Nous entrons depuis quelques années dans une nouvelle configuration globale, dont le tournant se situe autour de 2014. La Russie est de retour. La Chine monte en puissance. L’intensité de la rivalité entre grandes puissances augmente significativement, avec un impact sur l’effort de R&D militaire.

La DARPA américaine est depuis longtemps, dès 1958, une organisation ouverte à l’origine de nombreux progrès technologiques. Les Russes ont depuis également créé leur DARPA, ainsi que la Chineet désormais la France.

Examinons dans quelle mesure cette nouvelle situation place l’Europe face à un tournant décisif.

 

Un budget français de reconquête

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Comme l’a rappelé Emmanuel Chiva, Directeur de l’Agence de l’Innovation de Défense, lors de son intervention à DYSTOPIA 2019, la Loi de Programmation Militaire 2019-2025 est une loi de reconquête et de remontée en puissance. Elle reflète la volonté de la France de maintenir  son rang dans un contexte d’instabilité croissante de l’environnement international et de nouveaux défis.

La reconquête concerne différents niveaux : renouveler les capacités opérationnelles, monter en puissance dans les espaces fluides (spatial et cyberespace), enfin faire face aux nouveaux défis en investissant dans l’innovation. L’Agence gouvernementale d’Innovation de Défense oriente, coordonne et pilote ainsi l’effort d’innovation réalisé par un système d’acteurs comprenant l’Armée, la Recherche publique, et les entreprises à but lucratif, au sein du secteur de la Défense et en dehors. Une super-agence ou agence d’agences, à l’instar de son modèle la DARPA.

 

Une vision pour articuler deux niveaux d’innovation

 

Les deux principaux pôles opérationnels de l’Agence d’Innovation de Défense sont : le pôle de Stratégie et Technologies de Défense, et le pôle Innovation Ouverte. Ils correspondent à la distinction entre innovation planifiée et innovation émergente. D’un côté, de grands programmes d’équipements sur des horizons temporels longs. De l’autre, l’intégration et l’adaptation rapide de technologies et de produits issus du secteur civil.

Les grands programmes sont de purs programmes d’armement pouvant présenter un intérêt civil nul. Un bon exemple de technologie strictement militaire est la furtivité radar. Ils tendent au secret, un secret qu’il convient cependant de ne pas confondre avec la fermeture.

Ces programmes peuvent aussi être à l’origine de briques technologiques fondamentales, susceptibles de constituer une plateforme portant tout un écosystème d’applications variées. Exemple paradigmatique fameux : Internet, issu d’un projet de l’ARPA, ancêtre de la DARPA.

L’innovation ouverte vise elle à détourner des technologies civiles existantes vers des usages militaires, qu’il s’agisse d’apporter des réponses rapides à des besoins exprimés au niveau opérationnel, ou qu’il s’agisse d’apporter des solutions dans le cadre des besoins découlant des grands programmes d’armement. Une telle ouverture correspond à un monde dans lequel l’accès à la technologie se démocratise, point abordé par Emmanuel Chiva lors de son intervention à DYSTOPIA 2019. L’accélération de la commoditisation identifiée dans le livre Innovation Intelligence correspond à la même réalité. Dans ce monde, une multiplicité d’acteurs opère des combinaisons technologiques à partir de briques issues en dernière analyse d’anciens grands programmes de R&D. Cédric Villani a récemment évoqué ce point :

“On peut argumenter qu’en fonction des périodes et du contexte, le modèle d’innovation le plus efficace est plutôt écosystémique ou plutôt dirigé ; dans son fascinant ouvrage sur les Bell Labs, Jon Gerner analyse le passage du modèle dirigé des Bell Labs à celui, non dirigé, de la Silicon Valley. Il argumente que ce passage de flambeau, non souhaité, correspond à une transition vers une nouvelle époque, avec un changement de contexte et de valeurs. Aujourd’hui, l’histoire semble pencher plus du côté des écosystèmes ; mais il ne faut pas oublier que les ruptures radicales viennent plus souvent des grands systèmes de recherche. Les écosystèmes se chargent, dans leur contexte compétitif et inventif, de mettre au point les détails, de trouver les façons de mettre les choses en oeuvre, de réaliser l’interface avec la société humaine.”

L’image cyclique de la vague capture assez bien le processus d’innovation vu dans son ensemble. Le moment où la vague déferle correspond à l’adoption généralisée et disruptive des technologies issues d’un long effort de R&D… la spécificité du numérique étant, selon Albert Meige, que la vague va très vite.

Est-ce à dire que de nouveaux grands programmes de recherche fondamentale liés à la Défense vont bientôt surgir ? Comme le rappelle entre autre le parcours du récent prix Nobel de physique Gérard Mourou, cette question entraîne celle de l’échelle industrielle et du niveau d’organisation des futurs grands programmes de R&D.

 

Années décisives pour l’Europe de la défense

 

Le positionnement de la France au sein de l’Union Européenne a pu être caractérisé comme un mixte de bilatéralisme politico-militaire et d’euro-latéralisme diplomatique. Cette posture composite peut être interprétée comme un souverainisme implicite, ouvert sur l’Europe, mais pour lequel les structures telles que l’UE ou l’OTAN constituent avant tout des multiplicateurs d’autonomie stratégique.

Trois facteurs rendent envisageable une Défense européenne plus intégrée :

  • La poursuite d’une politique interétatique de fédéralisation par le haut. La France décidera-t-elle de transformer son siège au Conseil de Sécurité de l’ONU en Siège de l’Union Européenne ?
  • L’émergence de champions industriels européens. Un bel exemple d’une telle émergence est MBDA, qui a forgé un groupe européen non pas en suivant des directives ou des contraintes politiques, mais en se fondant sur le principe de la complémentarité industrielle et économique.
  • Des projets de coordination fondés sur la libre initiative, hors des cadres bureaucratiques, que l’on peut qualifier de fédéralisation par le bas.

 

Nous sommes aujourd’hui loin d’avoir une Europe de la Défense :

  • Les champions industriels existants restent aujourd’hui exposés à l’utilisation de l’ITAR par les USA, qui permet de soumettre à leur autorisation les exportations d’armes contenant des composantes américaines.
  • Même au sein de l’Europe, la coordination est mauvaise : ainsi la récente interdiction d’exporter des armes contenant des composantes allemandes vers l’Arabie Saoudite, imposée unilatéralement par l’Allemagne à ses partenaires.
  • La bureaucratie européenne est lourde.

 

Il semble naturel dans ces conditions de vouloir impulser un élan par le bas pour contourner la lourdeur bureaucratique. Parmi les projets de coordination européenne fondés sur la libre initiative, JEDI vise à la création d’une DARPA européenne. André Loesekrug-Pietri est venu présenter la vision du projet à DYSTOPIA 2019 (voici un entretien avec lui en allemand), et annoncer un premier challenge à venir sur les fake news, en tant qu’elles constitueraient des atteintes à la souveraineté de l’espace démocratique européen.

Une telle initiative agit par construction de manière publique et transparente. C’est un atout mais, notons-le, aussi un défaut dès lors que les défis s’inscrivent dans une logique de conflit où le secret est primordial. Comme le rappelle Emmanuel Chiva à propos des radars quantiques, “le premier qui va se doter de la technologie, non seulement aura un avantage décisif sur ses adversaires, mais surtout ne va pas le dire.” (lien)

L’orientation technologique n’étant pas indépendante de la doctrine stratégique, il n’est pas possible de définir une orientation technologique cohérente là où il y a divergence sur la doctrine stratégique. Pour avoir un avion de combat européen de nouvelle génération, il faudra parvenir à s’entendre sur son cahier de charges. Les Américains ont développé le F-35. Les Russes et les Chinois ont apporté leurs réponses, avec des orientations technologiques et des doctrines stratégiques variables. Que fera l’Europe, et comment ?

 

Technologies de rupture et rôle de l’Etat

 

Mais il y a une question sans doute encore plus décisive que celle de l’échelle d’organisation, nationale ou européenne : c’est celle de la détermination de l’agenda technologique. En clair : qui fixe, et comment, les thèmes et les priorités des axes de R&D militaire ?

Cette question n’est pas sans susciter des interrogations sur le rôle de l’Etat dans le financement direct de l’innovation de Défense : quel cadre pour l’intervention directe de l’Etat dans le financement de la R&D de Défense ? Le jeu de l’innovation à trois joueurs, tel que l’a analysé William H. Janeway dans son livre Doing Capitalism in the Innovation Economy, pourrait bientôt se restructurer au profit d’un rôle accru de l’Etat. Ce débat très actuel se poursuivra dans les années qui viennent.

En France, le dirigisme possède bien sûr une longue histoire, de Colbert à De Gaulle. Le retour à une forme renouvelée de dirigisme s’appuie aujourd’hui fondamentalement sur l’argument que les acteurs de marché ne sont pas toujours adaptés au défi qui consiste à anticiper les ruptures sur un horizon long. Face à ce type de défi, les seuls acteurs de taille seraient ceux capables de fixer une mission de manière impérative.

C’est ainsi que la DGA a anticipé à la fin des années 1990 l’importance du nitrure de gallium (GaN) pour la microélectronique, permettant dix ans plus tard d’équiper les avions Rafale d’antennes actives plus performantes que celles utilisant l’arséniure de gallium (AsGa).