Le Cercle Recherche et Innovation comprend une quinzaine de Directeurs Recherche et Innovation de grands groupes industriels réunis pour penser et agir ensemble au service de l’innovation industrielle.

Que retenir du webinaire d’Alain Dupas organisé par Presans dans le cadre du Cercle R&I il y a peu ?

D’abord qu’il y a beaucoup à apprendre du cas d’Elon Musk et qu’Alain Dupas est bien placé pour mener cette étude, l’ayant côtoyé de plus près que la plupart d’entre nous ; et étant lui-même quelqu’un avec lequel, pour reprendre les mots d’Erick Lansard, Directeur Innovation de Thales DMS, les interactions sont très enrichissantes.

Ensuite, qu’il convient d’analyser le système qui fournit à Elon Musk les instruments de sa stratégie de croissance transformative. De ce point de vue, les lecteurs d’open-organization.com se retrouveront largement en terrain familier, comme nous allons le montrer en passant en revue les principes de l’analyse dupasienne.

Enfin, que la question la plus intéressante, de notre point de vue d’Européens, est certainement celle de savoir comment faire du Elon Musk sans Elon Musk. Et c’est ce questionnement qui a entièrement dominé la discussion qui a suivi l’exposé d’Alain Dupas, et que nous résumerons dans la troisième partie de cette synthèse.

 

Elon Musk, entrepreneur visionnaire

Les lecteurs avertis d’open-organization en savent déjà plus que la moyenne des gens sur Elon Musk — d’une part parce qu’en tant qu’acteurs de l’innovation industrielle, il y a des chances qu’ils s’intéressent beaucoup à ses projets. Et d’autre part parce que nous en parlons aussi pas mal chez nous (commencer par cet article). En résumé : beaucoup d’indices portent à croire que Musk est un vrai entrepreneur jouant sa peau, positionné en première ligne avec ses équipes, porteur d’une vision industrielle existentielle, mobilisatrice et transformative à grande échelle (ce qui n’est aujourd’hui pas si courant en réalité), ayant déjà prouvé qu’il est possible de chambouler des secteurs industriels hautement capitalistiques tels que l’automobile et les lanceurs spatiaux. Une idée à retenir est que la fameuse pensée “selon les premiers principes” mise en avant par Musk s’oppose à la pensée analogique, qui tend à reproduire l’existant.

 

Le système d’innovation d’Elon Musk

L’exposé d’Alain Dupas s’appuie sur son récent livre : Innover comme Elon Musk, Jeff Bezos et Steve Jobs. Cet ouvrage publié début 2019 dégage les principes d’action des entrepreneurs visionnaires qui font les ruptures et font de leurs entreprises des licornes (valorisation > $1 milliard) et des titans (valorisation > $50 milliards), afin que la France et l’Europe puissent les appliquer. Selon les auteurs, il y en a neuf (qui paraîtront familiers, y compris dans la plupart des références utilisées, aux lecteurs de open-innovation.com) :

  1. Vouloir changer le monde : c’est la mission inspirante des organisations ouvertes, leur massively transformative purpose, qui rend les chamboulements légitimes. Avoir un vision plan est plus important que de passer trop de temps sur le business plan.
  2. Les principes premiers : les innovations de rupture s’appuient sur une pensée qui remonte aux principes premiers, plutôt que sur la pensée analogique. 
  3. Du soft au hard : c’est l’attribut data-driven des organisations ouvertes. Les données sont des leviers pour gérer la complexité, par pour engendrer plus de complexité à gérer.
  4. Réaliser des choses complexes… de manière esthétique : ce qui marche doit être beau, car la beauté est un autre levier pour gérer la complexité, autrement dit pour croître de manière scalable et gérable.
  5. Croissance exponentielle : l’activité double tous les deux ou trois ans. Pour cela, le cash doit être réinvesti ; si le cash s’accumule sans réinvestissement c’est un signe d’absence de vision.
  6. L’organisation ruche : s’inspirer des nuées d’oiseaux et des bancs de poissons pour construire des organisations collectivement intelligentes. L’information doit circuler entre acteurs responsables et autonomes au sein d’organisations liquides. La DARPA est un modèle à suivre.
  7. Le design itératif : ce principe est la transposition de la méthode agile à la conception industrielle. Elle s’oppose au cahier des charges exhaustif et repose sur une culture du risque et de l’apprentissage rapide.
  8. Des commandos de forces spéciales : privilégier la qualité dans le recrutement.
  9. L’innovateur-entrepreneur : l’entrepreneur contrôle dans l’idéal le capital de plusieurs entreprises générant entre elles des synergies industrielles.

L’innovation de rupture est possible sans startup. Alain Dupas donne trois exemples :

  • La réaction d’IBM à Apple
  • Le lean manufacturing de Toyota
  • Le comeback récent de Microsoft

Une institution sur laquelle Alain Dupas revient beaucoup est la DARPA, avec ses commandos de l’innovation, mais aussi avec ses contrats OTA (Other Transaction Authority). Ces contrats sont caractérisés par les spécifications de jalons de performance à atteindre, sans imposer de contraintes organisationnelles et administratives. Pour Alain Dupas, c’est à ce niveau que se joue la partie ; en Europe, le système d’innovation impose un suivi et en particulier une fréquence de réunions de suivi trop lourds. Avec la DARPA, les participants qui ne satisfont pas leur contrat OTA (dont les spécifications sont de haut niveaux) sont purement et simplement écartés des projets.

La mise en place du système des OTA a été menée par Michael Griffin suite à l’accident de Columbia (2003). Le succès de SpaceX doit beaucoup à cette réforme.

 

Comment faire du Elon Musk sans Elon Musk ?

Les trois clés pour faire du Elon Musk sans Elon Musk sont les suivante : 

  • Reconnaître la valeur de l’entrepreneur
  • Créer des zones franches
  • Mettre en place des partenariats public-privé inspirés de DARPA

Selon Alain Dupas, il n’y a actuellement pas de DARPA en Europe — du moins, pas encore. La question que l’on pourrait légitimement se poser et chercher à éclaircir serait alors celle de savoir où nous en sommes (par exemple en actualisant et en approfondissant nos analyses datant de fin 2018 (I, II, III)).

Il regrette le résultat négatif de la structure mise en place par Airbus pour réaliser des innovations de rupture. Mais il juge l’objectif réalisable et considère que renoncer à une telle ambition serait une catastrophe pour notre société en Europe.

Le succès d’IBM, de Boeing Phantomworks, des Skunkworks de Lockheed Martin montrent que la chose est possible. Toutes ces entreprises travaillent avec la DARPA.

Alain Dupas pense que l’Europe ne doit pas limiter le champ d’action d’un système d’innovation de rupture réformé aux secteurs de l’aérospatial ou de la défense. Il juge nécessaire d’y inclure aussi la chimie, et les matériaux.

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