Le débat qui dure depuis une vingtaine d’années sur le degré d’innovation technologique au sein de notre système économique1 peut déjà être tranché sur le plan des biotechnologies. Les innovations technologiques de rupture sont là2 et évoluent rapidement. La pandémie actuelle de COVID-19 confirme ce point : les choses ne se seraient pas passé de la même manière si l’épidémie avait eu lieu il y a encore vingt ans. Les événements actuels révèlent aussi les acteurs proactifs du nouvel agenda biotechnologique. Pour eux, et contrairement à nous autres qui n’avons rien vu venir, ce qui est en train d’arriver était prévisible et attendu. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que les nouvelles biotechnologies vont impacter, et ont déjà commencé à impacter des domaines très éloignés de celui de la santé.

 

1. COVID-19 révèle l’impact des biotechnologies de rupture

C’est un réflexe naturel d’assimiler le nouveau à l’ancien. Encore maintenant, certains mettent en question la nouveauté réelle du virus et considèrent qu’il faut en juger d’après les statistiques de surmortalité3. Des personnalités telles que Didier Raoult défendaient en février l’idée que cette épidémie n’était pas statistiquement discernable au sein de la masse des maladies causées par des virus de type influenza et coronavirus. Si l’efficacité prophylactique d’un traitement à base d’hydrochloroquine devait s’avérer, cela redonnerait peut-être une certaine plausibilité à l’idée que ce virus ne constitue pas une vraie nouveauté.

Ce qu’on peut dire dès maintenant, c’est que sans les progrès biotechnologiques des vingt dernières années, notamment sur les méthodes PCR en temps réel, le déroulement de l’épidémie de COVID-19 aurait été tout autre : pas de séquençage rapide du génome de SARS-cov-2, pas de test diagnostic ni de dépistage à grande échelle 4 comme en Corée du Sud ou en Islande, mais aussi à petite échelle à Telluride, ou encore à Marseille. Ce sont également les nouvelles biotechnologies qui sont mobilisées pour développer des tests plus spécifiques et plus performants, et pour trouver un vaccin5.

 

2. Les acteurs proactifs évidents du nouvel agenda biotechnologique

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Tout le monde est immédiatement concerné par la pandémie actuelle, mais tout le monde n’affronte pas cette situation avec le même degré de préparation.

 

2.1. Ceux qui réagissent avec un coup de retard

La plupart des grands pays occidentaux réagit à la pandémie plus ou moins comme si celle-ci ne pouvait pas être anticipée. Cependant la performance des pays d’Asie de l’Est finit par donner raison de manière difficilement contestable aux critiques émises par Nassim Nicholas Taleb à propos des politiques publiques adoptées dans bon nombre de pays occidentaux.

 

2.2. Les anticipateurs

Le niveau d’anticipation est significativement plus élevé en Asie de l’Est, et notamment en Corée du Sud, pays comparable en taille aux grands états européens ou aux grands états américains. Nous en parlons ici. Ces pays sont comparativement les mieux organisés pour faire face au risque pandémique.

 

2.3. Les proactifs

Il y a au moins un personnage public occidental qui semble avoir anticipé et activement préparé la survenue d’une pandémie : Bill Gates6.

La pandémie entraîne aussi des opportunités d’action que cherchent à saisir Bill Gates, mais aussi de nombreux autres acteurs.

 

3. Que savons-nous vraiment de la transformation biotechnologique et de ses impacts ?

3.1. L’impact des nouvelles biotechnologiques dépasse le domaine sanitaire

Les développements de la biologie de synthèse, en particulier dans le domaine des enzymes fonctionnant hors cellule, sont appelés à disrupter des secteurs tels que la pétrochimie. Quels autres secteurs industriels doivent s’attendre à affronter les innovations disruptives issues des nouvelles biotechnologies ?

 

3.2. Les barrières entre secteurs industriels ne sont pas infranchissables

L’un des freins à l’innovation est la différence d’organisation et de modèle économique entre différents secteurs industriels. Le secteur pharmaceutique et l’industrie pétrolière ne disposent, par exemple, pas encore des moyens pour établir les synergies qui existent entre leurs compétences et ressources. Qui sera l’acteur industriel qui surmontera ces barrières ?

Concrètement, les différences importantes se situent dans les chaînes d’approvisionnement et dans l’organisation de ces industries. Selon les termes de l’un de nos Fellows Presans7, “il ne s’agit pas d’un problème technologique, mais d’une question de jugement industriel.”

De ce point de vue, l’industrie pharmaceutique et les entreprises de biotechnologie possèdent deux caractéristiques significatives :

  • Elles sont orientées vers des petites quantités se chiffrant en grammes, au plus en kilogrammes.
  • Elles opèrent au sein d’un système de régulations qui établit des standards très contraignants (à juste titre, inutile de le préciser)8.

La chaîne d’approvisionnement dans ce secteur se caractérise donc par des petites quantités, un niveau élevé dans le contrôle de qualité, et des producteurs très spécialisés.

Les secteurs de la chimie et du pétrole se caractérisent par des quantités produites qui se chiffrent en tonnes et en cargaisons de vaisseaux maritimes. Les entreprises opérant dans ces secteurs sont optimisées pour être concurrentielles avec de faibles marges : tout le contraire des entreprises pharmaceutiques et biotech.

Ces deux mondes s’ignorent actuellement : non pas où ils partageraient chacun à l’endroit de l’autre une ignorance des technologies utilisées, mais bien au sens où il n’y a guère d’intersection entre les réseaux humains qui les structurent. Les contacts font défaut.

Se pose alors la question suivante : qui des deux secteurs entrerait plus facilement sur le terrain de l’autre ? Serait-il plus facile pour les acteurs pétrochimiques de développer une chaîne d’approvisionnement pharmaceutique ? Ou bien est-ce la montée en échelle lancée par une startup pharmaceutique qui présenterait le moins d’obstacles ? 

Pour répondre à cette question, il est également nécessaire d’être en mesure de comparer comment les risques sont appréhendés dans les deux secteurs. Du côté biotech, les marges plus élevées justifient l’habitude de prendre des risques technologiques plus grands. Du côté pétrochimie, le risque technologique est minimisé, afin de mieux pouvoir gérer le risque industriel : accidents à grande échelle, risques pays, etc.

 

3.3. Tournant biotechnologique et transformation digitale se renforcent mutuellement

Les pays occidentaux se préparent actuellement à utiliser la géolocalisation et les big data pour combattre la pandémie : des acteurs tels que Palantir sont déjà sur le coup. Dans un article portant sur les capacités d’innovation de la Chine, nous notions déjà l’effet de renforcement mutuel entre innovations biotechnologiques, et innovations dans le domaine de l’intelligence artificielle. La puissance computationnelle est le nerf de la guerre de la modélisation biologique9.

 

Conclusion

Nous avons dans cet article identifié au sein de la crise actuelle quelques acteurs proactifs évidents : Bill Gates (mais aussi tout l’écosystème médical et industriel autour de lui), Palantir, etc. Cependant la vraie question que chacun est en droit de se poser est celle des acteurs proactifs non évidents, capables d’anticiper et de préparer les disruptions biotechnologiques du futur.

Notes

  1. Nous rappelons quelques étapes de ce débat dans notre article Think really big: Elon Musk, J. Knight, open-organization.com (2016). Lire aussi notre position sur l’actuel retour en force de l’expertise scientifique et technologique.
  2. En revanche, des progrès restent à accomplir sur le plan des connaissances scientifiques. Une partie de notre biotechnologie et de notre pharmacologie repose sur une science qui est sous-déterminée en termes de compréhension fondamentale. Pour un tour rapide des systèmes CRISPR, où sont aussi évoquées quelques autres innovations clés, consulter notre fiche de début 2019. Cf. infra pour des technologies non mentionnées dans cette fiche.
  3. La mortalité à Bergamo est actuellement environ deux fois celle de 2019 à la même période. Les récentes statistiques pour le Haut-Rhin révèlent déjà une forte surmortalité en comparaison de l’année passée (+83%, source INSEE). Pour être complet, d’autres points seraient à considérer, comme l’éventuel effet de panique qui pourrait avoir grandement accru les visites d’hôpitaux. Or les hôpitaux semblent malheureusement avoir lourdement contribué à la propagation du virus. Source sur la mortalité en Europe : http://euromomo.eu/
  4. Précision intéressante venant de l’un de nos Fellow Presans : le niveau d’échelle est permis exclusivement par l’usage des robots PCR Bosch polyvalents fiables et rapides, dotés des réactifs électrochimiques spécifiques de séquences ADN virales, et produit instantanément par Bosch à bas coûts après établissement de la cartographie virale.
  5. Notamment grâce aux systèmes Crispr Cas9, dans le cadre des recherches dirigées par le Professeur Chevalier de l’INRA.
  6. Bill Gates, que nous avons profilé pour open-organization.com en 2018.
  7. Un autre !
  8. L’ingénierie enzymatique s’est par exemple développée très rapidement, jusqu’au moment où elle a atteint la barrière de ces régulations, qui impose des précautions nécessaires.
  9. Cf. notamment le projet de computation distribuée appliquée à la simulation des dynamiques protéiniques Fold @ Home.