Primavera de Filippi est chercheuse au Berkman Center for Internet and Society à Harvard.

Lors d’un récent passage à Paris, Primavera de Filippi, dont nous avons déjà parlé ici, est intervenue dans le cadre d’une formation sur son sujet de prédilection, la blockchain. En voici les trois messages principaux, par ordre de taille :

  1. Les cycles d’innovation suscitent au départ l’espoir d’une transformation du système social vers plus de liberté et d’autonomie individuelle, avant de renforcer et de reproduire les structures existantes.
  1. Ce schéma s’applique également au cas d’Internet, à la quatrième révolution industrielle, et en particulier à la technologie blockchain.
  1. La blockchain est une innovation qui entre difficilement dans les cadres règlementaires existants et tend à échapper aux régulations nationales.

1. Cycles d’innovation et autonomie individuelle

Notre époque se trouve sous le signe d’une quatrième révolution industrielle dans laquelle le progrès de l’automatisation de la production met en question la place de l’homme dans une économie qui pousse le plus loin possible son remplacement par les machines.

Le déroulement des révolutions industrielles suit une séquence de phases identifiées par Joseph Schumpeter. L’innovation technologique apparaît sous cet éclairage comme un jeu de destruction des positions établies par l’introduction de nouvelles technologies, qui à leur tour s’établissent en attendant leur propre remplacement : une idée résumée par la célèbre formule de la destruction créatrice du capitalisme.

Selon Primavera de Filippi, les innovations technologiques sont à leur début généralement associées à des promesses de transformation sociale dans le sens d’une plus grande autonomie et liberté individuelles. Ces innovations technologiques ont ensuite tendance à se brancher sur les structures sociales existantes, contribuant à les renforcer et à les reproduire. Cette perpétuation du status quo constitue selon elle une corruption du potentiel libérateur des nouvelles technologies, qui échoueraient systématiquement à tenir leurs promesses.

2. Les promesses déçues de la transformation digitale

Selon Primavera de Filippi, l’évolution de l’Internet n’échappe pas à ce schéma. La structure décentralisée de l’Internet est conforme au projet d’origine de créer un réseau de télécommunications résistant au feu nucléaire. Cette structure rend en même temps l’Internet résistant aux tentatives de contrôle et de régulation. Les pionniers de l’Internet étaient épris de liberté et d’autonomie individuelle. La déclaration d’indépendance du cyberespace de John Perry Barlow exprime cette vision.

Dès que le potentiel commercial de l’Internet a commencé à être identifié aussi bien par des acteurs nouveaux et établis, l’architecture de l’Internet a évolué vers une concentration accrue. Aujourd’hui une poignée de grandes entreprises contrôleraient l’Internet : les connexions décentralisées ont été remplacées par des intermédiaires centralisés fournisseurs de services destinés à des consommateurs passifs. Sur les plateformes de ces opérateurs centralisés, la liberté des utilisateurs est encadrée. De plus, la vulnérabilité du système aux attaques est accrue, puisqu’il suffit de pénétrer les défenses d’une plateforme pour avoir un impact massif, là où antérieurement il aurait fallu hacker une multitude de nœuds du réseau.

La centralisation rend par ailleurs le réseau plus facile à réguler : il suffit aux gouvernements de réguler les intermédiaires centralisés, qui par ailleurs constituent un outil précieux de collecte de données sur les utilisateurs. Un outil sur lequel les gouvernements s’appuieraient de plus en plus pour surveiller leurs citoyens. Orwell anticipait une surveillance visible et intrusive, celle exercée grâce aux outils digitaux contemporains serait invisible et super-intrusive, les individus apportant d’eux-mêmes toutes les données requises pour la constitution d’un appareil massif de surveillance et de contrôle.

3. Le défi de la régulation du monde numérique en général et de la blockchain en particulier

Sur le plan des méthodes de coordination du travail et des modèles économiques, Internet a également permis d’innover en échappant aux modèles existants.

D’un côté, Primavera de Filippi considère le cas de Wikipedia, où la coordination des contributeurs a lieu sans hiérarchie organisationnelle, et seulement à partir de l’existence d’un but partagé.

De l’autre, elle note que les géants de l’Internet reposent tous sur le principe des contributions d’utilisateurs non rémunérés, provoquant de nombreuses et profondes disruptions dans divers secteurs économiques. La destruction créatrice s’accompagne d’une capture par les intermédiaires centralisés de la valeur créée par les utilisateurs. Cette centralisation est par ailleurs rendue possible par l’absence de cadre régulateur préexistant.

Mais l’Internet a-t-il dit son dernier mot sur ce point?

En 1999 l’écrivain Neil Stephenson esquissait la création de nouvelles monnaies, dix ans plus tard Bitcoin faisait son apparition : une monnaie virtuelle décentralisée qui s’échange sans avoir à passer par des banques ou des intermédiaires financiers.

La quantité totale maximale de Bitcoins est fixée à 21 millions par un programme dont l’auteur n’est connu que par un pseudonyme : Satoshi Nakamoto. Ce programme détermine aussi la vitesse à laquelle les Bitcoins sont produits suite à la résolution de problèmes mathématiques de difficulté croissante dont les chiffres-solutions ne peuvent être trouvés que par essais successifs. Un mineur en possession d’une solution s’empresse de la diffuser dans le réseau pour vérification (une tâche aisée) et obtiendra en retour de nouveaux bitcoins.

Ce qui empêche la copie frauduleuse de Bitcoins est la technologie Blockchain, qui permet les transferts décentralisés. Le registre de toutes les transactions de Bitcoins est stocké de manière distribuée, chaque participant du registre distribué contribuant à l’actualiser en conformité avec les transactions et créations effectives de monnaie.

En dépit de cette décentralisation, selon Primavera de Filippi les Bitcoins sont devenus davantage un outil de spéculation que de révolution, en reproduisant la dynamique d’accumulation que l’on trouve dans le domaine de la finance traditionnelle.

D’autres crypto-monnaies pourraient cependant parvenir à changer la donne. Une nouvelle vague disruptive d’applications basées sur la Blockchain est en route. Parmi ces applications : la levée de fonds. Mais ici encore, le moteur de l’évolution semble être la spéculation : les Bitcoins sont utilisés pour spéculer sur de nouvelles crypto-monnaies.

Au-delà des applications financières, la Blockchain pourrait fournir de nouveaux outils de coordination décentralisée, favorables à la collaboration transparente et où les différents contributeurs sont tenus comptables de leurs actions.

Une application actuelle fort loufoque et populaire de la Blockchain est la production de crypto-chats (crypto-kittens).

Reste la question de la qualification des objets gérés par la Blockchain. Dans le cas des monnaies ou des tokens, s’agit-il de titres financiers? Ou bien faut-il considérer autrement ces monnaies internes aux organisations?

Albert Meige, qui animait la séance, a posé la question de savoir pourquoi les modèles capitalistes émergents restent synonymes de concentration. Primavera de Filippi explique cette situation en notant la difficulté de coordonner des organisations décentralisées. Elle souligne par ailleurs que c’est l’absence de régulation qui favorise les dynamiques de concentration. La question finale porte donc sur les possibilités de régulation de la Blockchain. Elle fait ressortir les différences de fonctionnement des systèmes juridiques utilisés dans le monde, tous néanmoins confrontés à la même difficulté inhérente de réguler cette technologie décentralisée.

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