Image ci-dessus extraite du clip vidéo de Woodkid — Land of All.

 

Découvrir le monde. Ou plus exactement, comprendre le monde. Au fond, c’est cela dont il s’agit. Du moins, c’est ce que je me suis dit lors de ma dernière expédition à ski en Laponie. En me disant cela, je pensais à mon activité d’entrepreneur. Et aussi à celle de ma femme, Ane, elle aussi entrepreneur… et elle aussi adepte d’explorations. L’entrepreneur et l’explorateur ont-ils des traits communs ?

La question n’est pas anodine. Il se trouve que j’ai récemment été mandaté par madame la Ministre de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, pour donner mon avis sur un programme entrepreneurial. Et puis, cela fait longtemps que nous préparions un dossier axé sur le sport. Le moment est donc opportun pour aller plus loin dans nos intuitions. Quel rapport y a-t-il entre exploration et entrepreneuriat ? Quel rapport entre un Fridtjof Nansen ou un Mike Horn, et un Xavier Niel ou un Elon Musk – qui comptent tous parmi mes héros ?

 

La gestion du risque

 

L’entrepreneur comme résolveur de problèmes est une définition qui ne me satisfait pas, parce ce que la notion de « problème » est trop équivoque. Elle suffit cependant pour capturer un aspect incontournable de l’activité entrepreneuriale et mérite par conséquent d’être d’abord examinée pour elle-même.

Mon analogie préférée pour la résolution de problèmes est celle du Rubik’s Cube. « Devenir bon dans un domaine d’activité » est comparable, par certains aspects, à « devenir bon au Rubik’s Cube ».

La limite de cette analogie réside dans le fait que les problèmes rencontrés spécifiquement par les entrepreneurs échappent aux cadres prédéterminés. S’il y a des règles du jeu connues à l’avance dans l’activité entrepreneuriale, elles se limitent à la nécessité de toujours rester solvable. Le reste relève de la gestion du risque.

Un premier trait caractéristique de l’entrepreneur est donc celui-ci : l’entrepreneur, tout comme l’explorateur, est un spécialiste de la gestion du risque dans des domaines peu connus — des domaines où la planification et l’anticipation ne suffisent pas pour réussir. Il faut en permanence prendre des décisions en se fondant sur des informations très partielles. Contourner la montagne par l’Est. Se lancer corps et âme dans une ICO…

Cette première facette commune à l’explorateur et à l’entrepreneur nous amène assez naturellement à la seconde : l’exploration de nouveaux territoires et l’esprit qu’elle suppose. Car c’est cet esprit qui contient le petit plus indispensable aux entrepreneurs.

 

L’esprit pionnier

 

Prenons la vie de l’explorateur et scientifique norvégien Fridtjof Nansen (1861-1930). Une vie probablement complètement différente de celle que vous et moi menons.

Les entrepreneurs sont-ils des explorateurs ? Ou bien l’inverse ?

Nansen a, entre autres, traversé l’intérieur du Groenland en 1888. Cette aventure lui fit écrire que « nous sommes toujours partagés entre crainte et espérance » – sentiment qu’Ane et moi, en tant qu’entrepreneurs éprouvons continuellement. Pour éliminer l’option de la retraite en lieu sûr, il aborda la traversée par la côte Est. “Il fallait marcher sans relâche […] ou mourir sur place.” Des méthodes toujours actuelles dans l’entrepreneuriat : une fois la décision incertaine prise, on ne peut pas reculer ou changer de cap (en tout cas pas trop fréquemment).

Pour tout dire, si j’avais une autre vie, je voudrais vivre la vie fascinante de Fridtjof Nansen. J’aime imaginer comment planifier la traversée du Groenland, comment concevoir tout l’équipement nécessaire à partir de zéro, et comment construire l’équipe parfaite qui fera le succès de l’expédition. Après avoir marché et skié plus de 500 kilomètres sur un glacier, dans des conditions météorologiques extrêmes, mon équipe serait la première à traverser le Groenland.

Quelques années plus tard, bien que les experts polaires rejetteraient mon idée, j’atteindrais le pôle Nord en utilisant la dérive naturelle de la glace polaire. Je concevrais et construirais le FRAM, le navire qui nous transporterait dans la partie Nord de la mer Arctique et qui résisterait à la force de la glace polaire sans être écrasé. À un moment donné, je quitterais FRAM avec mon collaborateur Johansen, 2 kayaks et 28 chiens pour parcourir la distance restante jusqu’au pôle. Je prendrais la sage décision de rebrousser chemin, bien que nous n’ayons pas atteint le pôle, mais « seulement » une longitude de 86°, le point le plus septentrional jamais atteint par l’homme. Je souffrirais de prendre la décision de tuer nos chiens les uns après les autres pour nourrir les plus forts restants. Après 15 mois terriblement difficiles, j’aurais la chance de tomber sur un autre explorateur et de me faire secourir. Je dédierais le reste de ma vie à ma famille, à la publication de toutes nos découvertes scientifiques exceptionnelles et à l’humanisme.

La vie de Nansen est entièrement différente de la mienne, et pourtant si proche de ce à quoi j’aspire. Appelons le facteur commun entre exploration et entrepreneuriat l’esprit pionnier. Sans ce petit plus, un entrepreneur rebrousserait chemin à la première occasion — et ne serait donc pas un vrai entrepreneur.

Cette analyse ne convaincra peut-être pas tout le monde. N’entend-on pas souvent dire que tout a été exploré ? Je ne crois cependant pas que ce soit vrai !

 

La résilience

 

La raison pour laquelle je ne crois pas que tout ait été exploré, c’est que cette opinion méconnaît fondamentalement la différence entre la carte et le territoire.

Ne nous laissons pas tromper par le fait n’y ait plus de terra incognita sur les cartes du monde ! Il y a tant de lieux auxquels personne n’a jamais accédé — ou si peu, comme le savent les cataphiles ou les adeptes de plongée souterraine.

Cette réalité ne s’effacera jamais, tant que l’ensemble du possible ne sera pas entièrement cartographié : un idéal sans doute irréalisable, mais utile pour nous guider dans l’obscurité et le silence du monde.

Cette idée fausse que tout aurait déjà été exploré me fait d’ailleurs penser à la différence entre savoir théorique et savoir opérationnel. Gérer le risque exige de mieux connaître le monde, et pour cela il faut aller sur le terrain, réaliser de nouvelles cartes, créer de nouvelles connexions. Le savoir livresque ne livre pas tout.

Sur le terrain, il faut apprendre à encaisser les coups et à saisir les opportunités inattendues, parfois inespérées. Voilà une autre qualité essentielle des entrepreneurs : la résilience. Il n’est peut-être pas toujours vrai que ce qui ne tue pas rend plus fort, mais pour un entrepreneur, il faut que ce soit vrai !

C’est la condition de la survie, une fois l’expédition lancée.

 

Conclusion

 

Au terme de cette comparaison entre l’exploration et l’entrepreneuriat, je dirais donc que l’explorateur et l’entrepreneur partagent les trois traits suivants : la gestion du risque, l’esprit pionnier, et la résilience — le tout au service de la créativité, comme processus de découverte dans un espace de possibilités incomplètement cartographié.

L’entrepreneur nous rappelle que la quête de compréhension du monde est aussi une quête de la compréhension de soi, créatrice d’asymétries et de secrets. Un trait qui caractérise entre autres les explorateurs, les magiciens, et les entrepreneurs.

 

 

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