Le contexte européen de la transition énergétique

En 2018 une directive de l’Union européenne fixe l’objectif de 32% d’énergies renouvelables en 2030. Ce chiffre correspond avec celui de la loi du 17 août 2015 (1) relative à la transition énergétique pour la croissance verte, par laquelle la France s’engage notamment aussi à réduire la part du nucléaire dans la production d’électricité à 50% d’ici 2025. Selon cette loi, la part des renouvelables dans la production d’électricité devra alors atteindre 40% en 2030. En Allemagne, les premières mesures législatives pour encourager les énergies renouvelables datent de 1990. Les objectifs sont actuellement formulés de la manière suivante : en 2050, au moins 60% d’énergie renouvelable, 80% d’électricité produite avec de l’énergie renouvelable et la sortie complète du nucléaire d’ici 2022 (2).

Ces impératifs environnementaux sont posés dans le cadre d’un marché de l’énergie profondément transformé par plus de deux décennies de réformes visant à mettre en place un marché européen de l’énergie concurrentiel. 

 

France et Allemagne : deux chemins distincts pour atteindre la même destination ?

France et l’Allemagne ont à l’origine des systèmes énergétiques très contrastés : 

  • La France a longtemps fonctionné avec une organisation quasi-monopolistique et une part élevée du nucléaire dans la production d’électricité (actuellement plus de 70%).
  • La production de l’énergie en Allemagne repose initialement sur un système d’ententes permettant de coordonner un ensemble de producteurs très fragmenté. La part du charbon et du lignite est très élevée en raison de réserves abondantes et de leur rôle historique dans le développement industriel du pays.

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Les réformes européennes du marché de l’énergie ont réduit les différences sur le plan de l’organisation du marché. En revanche, les choix énergétiques portent encore à l’heure actuelle une nette empreinte nationale. L’Allemagne continue d’exploiter des centrales à charbon et à lignite, et la France continue d’exploiter des centrales nucléaires. Cette situation engendre beaucoup de perplexité, voire d’opposition, notamment du côté français.

 

La politique énergétique allemande est-elle absurde ou au contraire cohérente ?

Un récent billet de Laurent Alexandre présente la transition énergétique française comme la transposition en France d’un dispositif, pour ne pas dire d’une religion, ayant déjà échoué en Allemagne. En résumé : les énergies renouvelables ne suffisent pas pour assurer la production, émettent du CO2, augmentent la dépendance aux pays producteurs de panneaux solaires, conduisent au maintien du charbon, et à la dépendance vis-à-vis des pays producteurs de gaz naturel. La transition serait une transition vers davantage d’émissions nocives et davantage de dépendance énergétique.

D’autres aspects peuvent contribuent à susciter un sentiment d’absurdité : 

  • Le caractère fluctuant de l’électricité renouvelable conduit à des situations de prix négatifs (3).
  • L’opposition populaire aux éoliennes s’organise.
  • Le renchérissement de l’électricité en raison des subventions aux énergies renouvelables.

La transition énergétique suscite aussi une opposition en Allemagne. D’une part, l’opinion allemande varie selon les régions, notamment en fonction de l’accès au charbon. La Bavière est ainsi historiquement relativement plus ouverte au nucléaire, ne possédant pas de réserves de charbon. D’autre part, l’opinion varie aussi selon les secteurs. Un capitaine d’industrie renommé, Wolfgang Reitzle, a pris position contre la transition énergétique (4)

Cependant, cette opposition, quoique non dépourvue de relais politiques, est faible en comparaison du poids politique du mouvement écologiste, qui s’est fondé sur l’opposition au nucléaire (militaire et civil) et a ainsi fourni à de nombreux Allemands un sentiment d’identité et de cohésion. La question qui se pose est de savoir si au-delà de l’exploitation politique de la force religieuse de l’écologisme, il y a une cohérence économique dans la politique de transition énergétique.

Pour évaluer cette cohérence, il convient de s’intéresser au chemin parcouru et au chemin projeté. La communication du gouvernement allemand met en avant la hausse de la part des renouvelables dans la production d’électricité (38% en 2018) tout en notant que l’objectif d’une réduction d’émissions de CO2 de 40% en 2020 par rapport à 1990 ne sera pas atteint (la réduction se situera plutôt vers 30%). Cependant, il annonce de nouvelles mesures et se montre optimiste quant aux objectifs de plus long terme : 

  • Désormais, la sortie du charbon est annoncée pour 2038. Et, maintenant que le nucléaire semble vaincu, on observe l’apparition d’un mouvement anti-charbon (5)
  • Le réseau de transmission de l’électricité va être développé, notamment pour connecter le Nord et le Sud.
  • Il y a des projets pour encourager le stockage des énergies issues de sources renouvelables.
  • La compétitivité croissante des énergies renouvelables permettra la généralisation et l’interconnection de la transition énergétique à toute l’Europe.

Des propositions actuellement en cours de discussion au niveaux allemand et européen envisagent de mettre en place une politique industrielle européenne pour développer notamment  la filière des batteries, ou mettre en place une taxe carbone aux frontières. En somme, la transition énergétique se présente comme un projet de décentralisation totale de la production de l’énergie. La question de la cohérence est en réalité celle de la crédibilité du projet : l’Allemagne sera-t-elle capable de mobiliser les énergies massives requises pour mettre en place le nouveau système énergétique qu’elle s’est donnée comme objectif ? Ou ce projet échouera-t-il en raison de sa démesure ?

 

Les opportunités : innover dans le stockage, la mobilité électrique, et la transformation digitale

La perspective d’une généralisation à toute l’Europe de la transition énergétique peut paraître lointaine. Cependant le cadre de cette transition est contraignant dans le présent.

La situation présente des opportunités pour l’innovation industrielle, et ce sous au moins trois points de vue : 

  • Le stockage des énergies renouvelables : le stockage est l’un des grands points faibles des énergies renouvelables. Nous avons publié sur notre blog open-organization.com il y a un an une fiche technologique portant sur les options existantes. Plus récemment, nous nous sommes intéressés au potentiel de l’hydrogène (ici et ici).
  • La mobilité électrique (6) : le gouvernement allemand considère que l’avenir de la mobilité est électrique et met en place des incitations pour encourager les consommateurs à acheter des voitures électriques. Les constructeurs français sont en avance dans ce domaine : sauront-ils faire quelque chose de cet avantage, au-delà de l’effet d’aubaine ?
  • La transformation digitale : La transformation digitale favorise des comportements de consommation plus actifs et plus responsables. Big data, blockchain, Internet des objets… toutes ces technologies se combinent avec l’impératif de la transition énergétique, dans le cadre d’un marché européen de l’énergie concurrentiel. Un sujet qui mériterait d’être abordé avec la clé de lecture de l’organisation ouverte, développée par Presans.

 

Conclusion

La transition énergétique apparaît au terme de cet examen comme un compromis politique d’abord allemand, puis un programme de transformation européen. Cependant, la cohérence de ce compromis, qui se présente comme un projet systémique, ne sera pas visible avant au moins une dizaine d’années. Beaucoup de choses peuvent se passer d’ici là.

 

(1) Issue d’un contexte où se posait notamment la question du renouvellement des centrales nucléaires en fin de vie.

(2) L’Allemagne reste un acteur de la recherche dans le domaine de la fusion nucléaire.

(3) Un fournisseur paye un utilisateur pour absorber un excédent d’électricité.

(4) Les industries fortement consommatrices d’électricité bénéficient de l’exonération du forfait “énergies renouvelables”. Mais pour de nombreuses entreprises, les prix élevés réduisent la compétitivité.

(5) La victoire contre le nucléaire repose historiquement sur une alliance entre écologistes et défenseurs du charbon (qui ne voulaient pas de la concurrence du nucléaire).

(6) Cf. notre guide de lecture sur la mobilité.