{"id":2548,"date":"2015-09-22T19:53:55","date_gmt":"2015-09-22T18:53:55","guid":{"rendered":"http:\/\/open-organization.com\/?p=2548"},"modified":"2015-09-22T19:53:55","modified_gmt":"2015-09-22T18:53:55","slug":"francais-histoire-de-la-planche-a-voile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/open-organization.com\/fr\/2015\/09\/22\/francais-histoire-de-la-planche-a-voile\/","title":{"rendered":"Histoire de la planche \u00e0 voile"},"content":{"rendered":"<p>[et_pb_section bb_built=\u00a0\u00bb1&Prime;][et_pb_row][et_pb_column type=\u00a0\u00bb4_4&Prime;][et_pb_text _builder_version=\u00a0\u00bb3.2.1&Prime;]<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em><strong>Des conditions favorables \u00e0 l\u2019invention<br \/>\n<\/strong><strong>Du conflit \u00e9ternel entre l\u2019inventeur et l&rsquo;innovateur<br \/>\n<\/strong><strong>Et de la vertu des premiers march\u00e9s.<\/strong><\/em><\/p>\n<h3>L\u2019essor des vacances sur la plage<\/h3>\n<p><a href=\"\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/planche-a-voile-1.png\"><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-2562 alignleft\" src=\"\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/planche-a-voile-1.png\" alt=\"planche \u00e0 voile 1\" width=\"262\" height=\"146\" \/><\/a>C\u2019est vers les ann\u00e9es 1820 que la duchesse de Berry, belle fille de Charles X, inspir\u00e9e par la cour Anglaise, lan\u00e7a en France la mode des bains de mer. Comme tous les changements de mode de vie, ce n\u2019est que lentement que le mouvement pris de l\u2019ampleur en gagnant graduellement le reste de la pyramide sociale, g\u00e9n\u00e9rations par g\u00e9n\u00e9rations et classes par classes. A la belle \u00e9poque la bourgeoisie a investi les rivages. Villas et casinos se construisent. De petits ports de p\u00eache comme Deauville, Biarritz ou Montreux, deviennent de villes baln\u00e9aires. En 1900, le r\u00e9seau ferroviaire est maintenant tr\u00e8s d\u00e9velopp\u00e9, c\u2019est donc en train que se font les premi\u00e8re transhumances estivales. En France, c\u2019est une g\u00e9n\u00e9ration plus tard, avec le Front Popu, que viennent les premiers signes de d\u00e9mocratisation. Quelques prolos arrivent jusqu\u2019\u00e0 la plage en tandem ou en side-car. Mais finalement \u00e7a n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s que le monde se soit remis des tourments de la derni\u00e8re grande guerre, avec la grande reprise \u00e9conomique des ann\u00e9es 50-60, que la plage est devenu la destination premi\u00e8re d\u2019un tourisme de masse. J\u2019en \u00e9tais \u00e0 cette \u00e9poque.<\/p>\n<p>Tout compte fait, la plage quel ennui\u00a0! En effet, comme tous les ados de ma g\u00e9n\u00e9ration, j\u2019ai beaucoup tra\u00een\u00e9 sur la plage, une sorte de devoir de vacance incontournable. Dans le fond, sans vouloir le dire ouvertement, je m\u2019y ennuyais souvent. Le sable et le soleil rendent la lecture inconfortable, la foule emp\u00eache que l\u2019on courre apr\u00e8s un ballon, l\u2019eau du bain finit par \u00eatre froide et celle de la bouteille finit par \u00eatre ti\u00e8de. Sans parler des mioches et des transistors\u2026 Heureusement il y avait eu Bikini, une des rares bombes atomiques qui ait eu des retomb\u00e9es positives.<\/p>\n<h3>Des conditions propices \u00e0 l\u2019invention<\/h3>\n<p>Ainsi, dans les ann\u00e9es 60, la majorit\u00e9 des populations des pays d\u00e9velopp\u00e9s \u00e9tait atteintes de plagisme r\u00e9current. Les plus acharn\u00e9s \u00e9taient et restent les Europ\u00e9ens, grands amateurs de cong\u00e9 pay\u00e9. Des foules de jeunes et de moins jeunes se retrouvaient sur la plage avec, en arri\u00e8re plan, un besoin d\u2019action insatisfait. Le march\u00e9 \u00e9tait l\u00e0. Beaucoup de produits ont \u00e9t\u00e9 propos\u00e9s aux foules des bords de l\u2019eau en guise de \u00ab\u00a0jeux de plage\u00a0\u00bb. Si la pelle et le petit seau ont satisfait les minots, les ados voire leurs parents restaient un peu sur leur faim avec les jokaris, badminton et autres cerfs volants probablement parce que toutes ces options restaient confin\u00e9es \u00e0 cette bande de sable \u00e9troite et surpeupl\u00e9e.<\/p>\n<p>Il y avait bien le surf. L\u2019ouverture vers le large, la glisse grisante en font une option gagnante. Au spectacle des quelques h\u00e9ro\u00efques pr\u00e9curseurs exhibant leurs prouesses les n\u00e9ophytes faisaient face avec sto\u00efcisme aux difficult\u00e9s de l\u2019apprentissage. Toutefois, quelque soit la d\u00e9termination des candidats, pour surfer il faut des vagues, de bonnes vagues. Et de fait, l\u00e0 o\u00f9 il y a r\u00e9guli\u00e8rement assez de vagues, le surf est devenu et reste une activit\u00e9 d\u2019\u00e9lection. Mais le surf restera un march\u00e9 de niche car les bons \u00ab\u00a0spots\u00a0\u00bb sont rares et la m\u00e9t\u00e9o reste capricieuse. Donc, dans ces ann\u00e9es 60, en dehors de quelques chanceux \u00e0 Hawaii, Malibu ou Biarritz, le gros de la troupe des estivants restaient donc sur le sable, dans l\u2019attente d\u2019une bonne id\u00e9e.<\/p>\n<p>Un march\u00e9 en attente d\u2019une offre, voil\u00e0 une situation qui rend les inventions en parall\u00e8le tr\u00e8s probables[1]\u00a0: un besoin confus\u00e9ment ressenti par des millions de gens occup\u00e9s \u00e0 ne pas faire grand chose et, parmi eux, la petite proportion habituelle d\u2019individus curieux et inventifs, l\u2019esprit en vacances et pr\u00eats \u00e0 ruminer toutes id\u00e9es de passage. Tout ce qui peut \u00eatre invent\u00e9 va l\u2019\u00eatre, c\u2019est in\u00e9luctable et plut\u00f4t deux fois qu\u2019une. On rencontre ce m\u00e9canisme d\u2019avalanche inventive dans bien d\u2019autres contextes. Il est de fait que la planche \u00e0 voile fut invent\u00e9e ind\u00e9pendamment au moins trois fois, en trois lieux diff\u00e9rents et ceci dans une p\u00e9riode de quelques ann\u00e9es. Voici l\u2019histoire, du moins ce qu\u2019on en sait.<\/p>\n<h3>Les jeux inventifs d\u2019un moussaillon Anglais<\/h3>\n<p>Le premier inventeur \u00e0 entrer en sc\u00e8ne fut Peter Chilvers, un gamin anglais de 12 ans. C\u2019est la fin des ann\u00e9es 50 et Peter passe r\u00e9guli\u00e8rement ses vacances du cot\u00e9 de Hayling Island pr\u00e8s de Portsmouth. C\u2019est l\u00e0 un des hauts lieux de la marine Britannique, et le tr\u00e8s jeune Peter fait honneur \u00e0 son sang. Il pratique le d\u00e9riveur depuis fort longtemps d\u00e9j\u00e0\u00a0; il s\u2019est aussi construit diverses embarcations en contreplaqu\u00e9. En 58, Peter cherche \u00e0 renouveler l\u2019int\u00e9r\u00eat du jeu. Il lui vint l\u2019id\u00e9e de faire une barque, disons plut\u00f4t un ponton, o\u00f9 il se tiendrait debout et ma\u00eetriserait sa voile avec ses bras. Il avait en t\u00eate une sorte de corps \u00e0 corps ludique avec le vent. Il bricole un joint universel \u00e0 la basse du mat et un wishbone en teck, sorte de b\u00f4me remont\u00e9e \u00e0 la hauteur des bras. Il avait pr\u00e9vu un safran man\u0153uvr\u00e9 avec le pied, il d\u00e9couvrira \u00e0 l\u2019usage qu\u2019il peut m\u00eame s\u2019en passer. En effet au fil de son apprentissage il parvient \u00e0 ajuster son cap rien qu\u2019en en jouant avec la position de la voile et de son corps soit vers l\u2019avant de l\u2019esquif (pour abattre), soit vers l\u2019arri\u00e8re (pour remonter au vent). Peter apprend ainsi les fondements de la man\u0153uvre de ce qui sera un jour la planche \u00e0 voile. Il r\u00e9ussi \u00e0 prendre de la vitesse en compensant de tout son poids la force du vent, il sera pour quelques ann\u00e9es la seule personne (connue) au monde \u00e0 avoir tir\u00e9 quelques bords pendue \u00e0 un wishbone. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 60, les souvenirs de cet \u00e9v\u00e8nement se dissipe doucement dans la m\u00e9moire de quelques rares t\u00e9moins, le mat\u00e9riel de Peter pourrit dans un coin alors qu\u2019il part vers de nouvelles aventures, il va \u00e0 l\u2019universit\u00e9 puis il entre chez Lotus (les voitures de sport) o\u00f9 il s\u2019occupera de mat\u00e9riaux composites. L\u2019invention du jeune Chilvers n\u2019eut d\u2019autres cons\u00e9quences que le plaisir du jeu. Ni lui, ni son entourage n\u2019en ont per\u00e7u le potentiel commercial, l\u2019id\u00e9e de faire un brevet n\u2019a effleur\u00e9 personne. C\u2019\u00e9tait \u00e0 peine une invention, car on a manqu\u00e9 d\u2019y voir une valeur potentielle.<\/p>\n<h3>L\u2019id\u00e9e refait surface en Pennsylvanie<\/h3>\n<p>Chronologiquement, le second inventeur fut Newman Darby, un jeune homme du Maryland qui passait ses vacances au bord d\u2019un lac de Pennsylvanie. Il a fait des \u00e9tudes d\u2019Art Graphique, il est peintre d\u2019enseigne comme son p\u00e8re. Newman \u00e9tait un inventeur compulsif. Sa passion c\u2019\u00e9tait les bateaux. A 25 ans il invente le \u00ab\u00a0Darby Dory\u00a0\u00bb, un bateau pliant \u00e0 rame. Pendant 5 ans il va chercher autour du th\u00e8me de la voile tenue par la force des bras. Il a rapidement pris conscience qu\u2019on pouvait diriger son esquif sans gouvernail, juste en basculant la voile vers l\u2019avant ou l\u2019arri\u00e8re. Sa petite amie, Naomie se joint \u00e0 l\u2019effort de recherche. Newman finit par l\u2019\u00e9pouser en 1964, il a alors 36 ans. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette m\u00eame ann\u00e9e que navigue leur version de la planche \u00e0 voile. Les \u00e9l\u00e9ments essentiels de la planche d\u2019aujourd\u2019hui sont pr\u00e9sents\u00a0: un flotteur sur lequel on tient debout, une d\u00e9rive centrale, pas de gouvernail, une voile tenue avec la force des bras et plant\u00e9e dans le flotteur via un joint universel. Mais leur proposition a deux points faibles, d\u2019une part le flotteur (sorte de rectangle hideux) et d\u2019autre part la voile en losange. Certes, l\u2019\u00e9quipe de Darby affirme avoir eu dans ses cartons une voile triangulaire dite des Bermudes comme celle qui anime les planches d\u2019aujourd\u2019hui. Mais le produit qu\u2019ils vont proposer au march\u00e9 fait le choix d\u2019une voile sym\u00e9trique en losange, sorte de cerf-volant plant\u00e9 par la pointe au beau milieu de la planche. La premi\u00e8re voile prototype a \u00e9t\u00e9 cousue par Naomie elle m\u00eame. L\u2019objet est loin d\u2019\u00eatre parfait mais il navigue au grand plaisir des \u00e9poux-inventeurs et de leurs amis.<\/p>\n<div id=\"attachment_2563\" style=\"width: 164px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/planche-a-voile-2.png\"><img decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2563\" class=\"wp-image-2563 size-full\" src=\"\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/planche-a-voile-2.png\" alt=\"planche \u00e0 voile 2\" width=\"154\" height=\"208\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2563\" class=\"wp-caption-text\">Image frontale de la brochure commerciale de Darby Industry<\/p><\/div>\n<p>D\u00e8s 1965, Ken Darby, le fr\u00e8re, rejoint le club des enthousiastes. Il quitte son travail et le trio fonde la Darby Industry Inc. Ken est le manager, Newman l\u2019ing\u00e9nieur et Naomie s\u2019occupe des ventes et de la promotion. Une r\u00e9union solennelle r\u00e9uni le personnel de la jeune pousse, il faut trouver un nom \u00e0 ce nouvel l\u2019objet, on d\u00e9cide pour le \u00ab\u00a0Sailboard\u00a0\u00bb. Durant l\u2019\u00e9t\u00e9 65 une d\u00e9monstration est faite devant la presse et un article de 4 pages est effectivement publi\u00e9 dans \u00ab\u00a0Popular Sciences\u00a0\u00bb. Popular Sciences est une revue tr\u00e8s diffus\u00e9e aux USA. Elle combine vulgarisation et sensationnalisme autour des progr\u00e8s techniques. Elle a aussi des rubriques de bricolage, genre \u00ab\u00a0do-it-yourself\u00a0\u00bb. C\u2019est la revue de chevet de ceux qu\u2019on appelle aux USA les \u00ab\u00a0garage inventors\u00a0\u00bb. Newmann Darby est apparemment tr\u00e8s fier d\u2019\u00eatre dans \u00ab\u00a0Popular Sciences\u00a0\u00bb. La jeune compagnie se lance \u00e0 fond, les Darby\u2019s investissent dans un atelier de fabrication, ils commencent \u00e0 former des commerciaux et pr\u00e9parent, disent-il, un brevet[2]. Le formation des futurs vendeurs ne devait pas \u00eatre une mince affaire, il faut apprendre \u00e0 tenir sur la planche et ca ne devait pas \u00eatre facile. En effet c\u2019est un p\u00each\u00e9 originel du projet d\u2019innovation de Darby Industry de ne pas s\u2019appuyer sur un domaine sportif voisin. La barri\u00e8re \u00e0 franchir pour les premiers clients de Darby \u00e9tait consid\u00e9rable.<\/p>\n<p>Pour exorciser cette menace, Darby Industry tente de communiquer une vision idyllique du sport avec la photo publicitaire qu\u2019ils mettent en avant dans leur brochure. On y voit une jeune femme navigant en proue avec son cerf-volant dans le dos. De fait, au moins dans cette posture, il devait \u00eatre devait \u00eatre difficile de survivre une ris\u00e9e. D\u00e9but 65, la Darby Industry lance le Sailboard sur le march\u00e9. L\u2019aventure industrielle fait vite long feu. Les revenus commerciaux ne viennent pas assez vite au regard des investissements. D\u00e9s la fin de la saison estivale 65, l\u2019argent vient \u00e0 manquer, les clients sont rares, pire un feu d\u00e9truit une partie de l\u2019atelier. Faute d\u2019argent le projet de brevet est abandonn\u00e9[3], il co\u00fbte trop cher. En Septembre 65, l\u2019espoir de faire des ventes s\u2019amenuise avec l\u2019hiver qui s\u2019approche. Darby Industry Inc., ayant besoin d\u2019argent frais, d\u00e9cide de vendre son invention sous forme de plan-patron par l\u2019interm\u00e9diaire de petites annonces dans \u00ab\u00a0Popular Sciences\u00a0\u00bb. Quelques articles dans la presse pour hobbyistes suivent, quelques fabricants locaux de bateaux montrent un int\u00e9r\u00eat tr\u00e8s circonspect. En Ao\u00fbt 66, une autre saison est pass\u00e9e et le bilan est d\u00e9sastreux. L\u2019entreprise a construit 160 planches et perd un peu plus d\u2019argent chaque fois qu\u2019elle en vend une. Ken Darby met fin au Sailboard et la compagnie se r\u00e9fugient dans la fabrication de barques, bassins et baignoires en r\u00e9sine. Fin (temporaire) de l\u2019affaire. Il y a eu invention, et le projet a capot\u00e9 \u00e0 la fin de sa phase d\u2019innovation, au moment de sa confrontation avec le march\u00e9. Il y a eu deux faiblesses dans la d\u00e9marche, l\u2019ing\u00e9nierie du produit \u00e9tait assez pauvre et la strat\u00e9gie commerciale centr\u00e9e sur les bricoleurs de la c\u00f4te Est \u00e9tait compl\u00e8tement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du sujet.<\/p>\n<h3>Les amis Californiens et la Malibu \u00e0 voile<\/h3>\n<p>La courte aventure des Darby est rest\u00e9e tr\u00e8s confidentielle, confin\u00e9e au cercle \u00e9troit des G\u00e9o Trouve-Tout et autres marins d\u2019eau douce de la c\u00f4te Est. La saga du Sailboard n\u2019est pas connue ni en Californie, ni en Europe. A coup s\u00fbr, aucun membre du groupe des Beach Boys, anc\u00eatre des boys-bands, dont la l\u00e9gende commence pr\u00e9cis\u00e9ment dans les ann\u00e9es 60, n\u2019avait entendu parler du Sailboard. C\u2019est quelque part du c\u00f4t\u00e9 de Santa Monica qu\u2019une nouvelle paire d\u2019inventeurs fait son entr\u00e9e en sc\u00e8ne. Jim Drake est un brillant ing\u00e9nieur a\u00e9ronautique form\u00e9 \u00e0 Stanford. Hoyle Schweitzer est un jeune businessman qui vient de monter une start-up d\u2019informatique (d\u00e9j\u00e0\u00a0!). Les deux sont Californiens de naissance, ils sont voisins dans la banlieue Nord Ouest de Los Angeles, leurs femmes sont amies, ils vont souvent ensemble en famille \u00e0 la plage. Ils ont l\u2019un est l\u2019autre une bonne trentaine, ils repr\u00e9sentent l\u2019arch\u00e9type du succ\u00e8s pour la c\u00f4te Ouest des ann\u00e9es 60. Ce duo est int\u00e9ressant car chacun y personnifie un des personnages type de la com\u00e9die de l\u2019innovation\u00a0: l\u2019inventeur et l\u2019innovateur. Comme tous les gens de la c\u00f4te Ouest, ils pratiquent avec femmes et enfants toutes sortes de sport de plein air. Jim est un sp\u00e9cialiste de la voile, Hoyle est un surfeur aguerri.<\/p>\n<div id=\"attachment_2564\" style=\"width: 226px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/planche-a-voile-3.png\"><img decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2564\" class=\"size-full wp-image-2564\" src=\"\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/planche-a-voile-3.png\" alt=\"Jim Drake \u2013 l\u2019inventeur (gauche) et Hoyle Schweitzer \u2013 l\u2019innovateur (droite) \" width=\"216\" height=\"130\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2564\" class=\"wp-caption-text\">Jim Drake \u2013 l\u2019inventeur (gauche) et Hoyle Schweitzer \u2013 l\u2019innovateur (droite)<\/p><\/div>\n<p>En 1962, Jim a d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9 l\u2019id\u00e9e de cr\u00e9er un sport de glisse combinant l\u2019eau et le vent. C\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une conversation d\u2019apr\u00e8s boire avec un coll\u00e8gue. Il a un peu rumin\u00e9 l\u2019id\u00e9e mais sans trop la pousser, son travail a la priorit\u00e9. L\u2019id\u00e9e rebondit quand il en reparle avec Hoyle. Hoyle est d\u2019un naturel enthousiaste, il est aussi fan de surf\u00a0; quand Jim lui parle de sa vieille id\u00e9e, il adore le concept. Les comp\u00e8res d\u00e9cident d\u2019essayer de greffer cette id\u00e9e sur une \u00ab\u00a0Malibu\u00a0\u00bb, nom usuel des longboards de surf des ann\u00e9es 60, les premi\u00e8res \u00e0 \u00eatre faites en mousse de polym\u00e8re. Jim, pouss\u00e9 par Hoyle reprend sa r\u00e9flexion, il bricole dans son garage, lieu mythique de la cr\u00e9ativit\u00e9 et de l\u2019esprit d\u2019entreprise, surtout en Californie[4]\u00a0!<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jim est un excellent ing\u00e9nieur, il th\u00e9orise son approche inventive. En raisonnant sur la question d\u2019une man\u0153uvre sans gouvernail il \u00e9labore par d\u00e9duction le principe du basculement avant arri\u00e8re de la voile. Donc, apr\u00e8s bien des m\u00e9ditations, Jim calcule les \u00e9l\u00e9ments et trace les plans. Il fait assembler la voile par un professionnel. Il lamine lui m\u00eame un wishbone cintr\u00e9 \u00e0 partir de lattes de pin. Il n\u2019est pas encore tr\u00e8s s\u00fbr au sujet du meilleur design pour l\u2019articulation \u00e0 la base de la voile. Dans une d\u00e9marche de recherche m\u00e9thodique, il pr\u00e9pare deux versions, un joint universel et une articulation simple permettant la rotation avant arri\u00e8re du mat mais rigide lat\u00e9ralement. Quand Jim embarque la planche dans sa voiture pour le premier essai, elle est pratiquement conforme aux mod\u00e8les d\u2019aujourd\u2019hui. Ce matin l\u00e0, Jim avait oubli\u00e9 la d\u00e9rive dans son garage. C\u2019est sans elle que Jim fera les premiers essais, le 15 Mai 1967 \u00e0 Marina del Rey. D\u00e8s qu\u2019il a mis \u00e0 l\u2019eau la premi\u00e8re version avec un axe semi-rigide, notre ing\u00e9nieur comprend que le joint universel est la bonne solution. Il \u00e9change sur le champ l\u2019articulation \u00e0 la base du mat. Il est maintenant pr\u00eat, il veut se lancer mais \u00e0 cet instant il doit faire face \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 incontournable\u00a0: m\u00eame les meilleurs ing\u00e9nieurs ne peuvent penser \u00e0 tout\u00a0! Debout sur la planche, il n\u2019arrive pas \u00e0 attraper la voile pour la remonter \u00e0 la verticale. Heureusement il y a d\u00e9j\u00e0 du monde sur la plage, il se fait aider par un copain qui s\u2019immerge et lui tend la voile. Jim prend un peu le vent, tombe beaucoup\u00a0; la planche est assez instable sans la d\u00e9rive, mais ce premier test n\u2019est pas enti\u00e8rement d\u00e9cevant.. Sur la route du retour apr\u00e8s cette matin\u00e9e \u00e9puisante, Jim rumine au volant et finalement trouve l\u2019id\u00e9e qui lui manque, le bout (de corde) qui deviendra le \u00ab\u00a0uphaul\u00a0\u00bb ou tire-veille lequel permet de redresser la voile sans peine. Les essais suivants sont moins p\u00e9nibles. Bon an mal an, Jim Drake fait donc ses premiers pas sur l\u2019eau, il est le premier \u00e0 conna\u00eetre la gal\u00e8re de l\u2019auto-apprentissage de la voile sur un longboard, une embarcation moins stable que les quasis pontons de Peter Chilvers et Newman Darby. Son ami Hoyle rejoint tr\u00e8s vite les essais, il est plus agile et plus athl\u00e9tique que Jim et surtout c\u2019est un surfeur d\u2019exp\u00e9rience qui a d\u00e9j\u00e0 tous les bons \u00e9quilibres. Il apprendra avec facilit\u00e9 et deviendra tr\u00e8s vite un champion. C\u2019est lui qui va concevoir les figures essentielles, en particulier les man\u0153uvres de virement de bord.<\/p>\n<h3>Le projet commence \u00e0 changer de main<\/h3>\n<p>L\u2019enthousiasme de Hoyle va grandissant. Il voit tr\u00e8s clairement le potentiel commercial de ce nouveau produit. Jim est tr\u00e8s content de ce qui arrive, mais lui-m\u00eame ne voit plus tr\u00e8s bien quoi faire maintenant. En tout cas il a du mal \u00e0 positionner cette invention dans son propre avenir. Quoiqu\u2019il en soit, le petit cercle des amis autour de Jim et Hoyle f\u00eatent joyeusement la naissance de l\u2019invention. Ils cherchent un nom de bapt\u00eame, pensent \u00e0 utiliser \u00ab\u00a0Skate\u00a0\u00bb, un mot qui sugg\u00e8re l\u2019effet de glisse que procure l\u2019engin, mais ils apprennent que ce nom est d\u00e9j\u00e0 enregistr\u00e9 en tant que \u00ab\u00a0trademark\u00a0\u00bb pour un d\u00e9riveur. Un copain en vacance sur la plage leur donne l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0Windsurf\u00a0\u00bb. Ce nouveau nom fait l\u2019unanimit\u00e9 et il a le m\u00e9rite de souligner d\u2019entr\u00e9e la filiation entre la planche \u00e0 voile et le surf. Jim et Hoyle commencent \u00e0 pr\u00e9parer les bases d\u2019un lancement commercial de leur enfant. Hoyle s\u2019occupe de fonder une compagnie dont le nom sera Windsurfing International.<\/p>\n<div id=\"attachment_2565\" style=\"width: 154px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/planche-a-voile-4.png\"><img decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2565\" class=\"wp-image-2565 size-full\" src=\"\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/planche-a-voile-4.png\" alt=\"planche \u00e0 voile 4\" width=\"144\" height=\"180\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2565\" class=\"wp-caption-text\">Figure principale du brevet US3487800 par Jim Drake et Hoyle Schweitzer. Ce dessin est fait de la main m\u00eame de Jim.<\/p><\/div>\n<p>Vient alors la premi\u00e8re fausse note, Hoyle met la compagnie \u00e0 son seul nom sans le dire \u00e0 Jim. Pourtant la compagnie est domicili\u00e9e chez Jim. Ce petit d\u00e9tail sera un de ceux qui feront partir la poudre plus tard. Il est possible que Jim ai eu acc\u00e8s \u00e0 l\u2019information, et que, comme beaucoup d\u2019inventeurs, un peu absent il ne s\u2019en soit pas souvenu. Mais il est aussi possible que Hoyle, en bon businessman, ai g\u00e9r\u00e9 ses int\u00e9r\u00eats personnels en priorit\u00e9. Il est de fait qu\u2019en moyenne les profils psychologiques des \u00ab\u00a0innovateurs\u00a0\u00bb et des \u00ab\u00a0inventeurs\u00a0\u00bb sont d\u00e9cal\u00e9s. Dans le conflit r\u00e9current qui oppose ces deux personnages, c\u2019est quasiment toujours l\u2019innovateur qui filoute l\u2019autre. En contrepartie c\u2019est l\u2019inventeur qui trop souvent confond r\u00eave et r\u00e9alit\u00e9. Mais au moins dans le Santa Monica des ann\u00e9es 60, les deux (encore) amis pensent aussi \u00e0 breveter. Jim rassemble les \u00e9l\u00e9ments techniques et fait peaufiner la demande par un agent de brevet. L\u2019enthousiasme du moment les conduira \u00e0 faire une petite faute d\u2019orgueil dans la r\u00e9daction du brevet. On verra plus tard les cons\u00e9quences de cette faille. Le projet de brevet sera d\u00e9pos\u00e9 en Mars 68 au nom des deux auteurs Jim Drake et Hoyle Schweitzer. En fait, le vrai point faible de ce d\u00e9p\u00f4t, c\u2019est que le brevet a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9 sans connaissance de l\u2019art ant\u00e9rieur. A la d\u00e9charge de Jim et Hoyle, pas plus qu\u2019eux l\u2019examinateur de l\u2019USPTO ne d\u00e9couvrira l\u2019existence d\u2019un art ant\u00e9rieur\u00a0: il n\u2019y a rien d\u2019\u00e9crit sur les jeux de Peter Chilvers et les souvenirs des essais de Darby sont bien cach\u00e9s dans une litt\u00e9rature mal r\u00e9pertori\u00e9e. Le brevet sera donc accord\u00e9 par l\u2019USPTO d\u00e9but 1970[5]. Voil\u00e0 bien une des rares fois o\u00f9 je n\u2019ai pas envie de jeter la pierre \u00e0 l&rsquo;USPTO cette administration des brevets par trop souvent laxiste.<\/p>\n<h3>F\u00e2cherie entre Jim, l\u2019inventeur et Hoyle l\u2019innovateur<\/h3>\n<p>C\u2019est \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la phase lourde de l\u2019innovation, quand on doit prendre \u00e0 bras le corps les probl\u00e8mes de production et de commercialisation, que Hoyle perd sa petite entreprise d\u2019ordinateurs. Les d\u00e9buts de toute grande industrie sont toujours tr\u00e8s turbulents et dans les ann\u00e9es 60-70 la jeune informatique conna\u00eet beaucoup de naissances pr\u00e9matur\u00e9es et de mortalit\u00e9 parmi ses start-up\u2019s. Mais en Californie voir couler sa bo\u00eete \u00e7a n\u2019est pas un drame, on efface tout et on recommence avec un peu plus de chance puisqu\u2019avec un peu plus d\u2019exp\u00e9rience. Hoyle devient donc disponible et se lance \u00e0 fond dans Windsurfing International. Il commence la fabrication des premiers exemplaires de planche dans\u2026 devinez o\u00f9,\u2026son garage\u00a0! En effet le garage n\u2019est pas tant l\u2019endroit o\u00f9 naissent les inventions que le lieu id\u00e9al pour la premi\u00e8re phase de croissance du projet d\u2019innovation, p\u00e9riode tr\u00e8s critique, celle o\u00f9 les risques sont encore tr\u00e8s grands et o\u00f9 le poids d\u2019un loyer ou le fil \u00e0 la patte d\u2019un bail peuvent \u00e0 eux seuls rendre non-viable un embryon d\u2019entreprise. Qui plus est, dans son garage on peut travailler 16 heures par jour sans perdre de temps. On peut aussi appeler facilement sa femme, sa famille, les copains, voire les voisins \u00e0 la rescousse. De fait, Diane, \u00e9pouse de Hoyle, s\u2019implique elle aussi \u00e0 fond dans Windsurfing Int. Les premiers acheteurs de planches \u00e0 voile sont les surfeurs des plages du coin. On est en plein dans la p\u00e9riode hippie, les surfeurs forment une communaut\u00e9 qui vit litt\u00e9ralement sur les plages, elle constitue un r\u00e9seau tr\u00e8s interconnect\u00e9, les modes se propagent vite de plage \u00e0 plage. C\u2019est le bon point d\u2019entr\u00e9e pour ce march\u00e9. A la diff\u00e9rence de Darby Industry, les comp\u00e8res de Windsurfing International ont mis dans le mille en s&rsquo;appuyant sur la communaut\u00e9 des surfeurs californiens pour le lancement de ce nouveau produit. Un surfeur n\u2019a pas trop de difficult\u00e9 \u00e0 se mettre \u00e0 la planche \u00e0 voile. D\u2019autre part il est tr\u00e8s disponible car il y a bien des jours o\u00f9 il n\u2019y a pas beaucoup de vagues. Donc tout ce petit monde en bermuda s\u2019approprie l\u2019id\u00e9e avec enthousiasme, ajoute des am\u00e9liorations, invente de nouvelles man\u0153uvres. Hoyle se multiplie, il fait des d\u00e9monstrations, organise tr\u00e8s vite des comp\u00e9titions entre les premiers fans. Il met aussi en place les premiers \u00e9l\u00e9ments de la production. Les accessoires, au moins ceux qui sont en teck, seront fait \u00e0 Taiwan, mais Hoyle garde en Californie la fabrication de la planche elle m\u00eame. En effet \u00e0 la fin des ann\u00e9es 60 la production des planches de surf restait un artisanat. Les planches sont \u00ab\u00a0sign\u00e9es\u00a0\u00bb\u00a0! Hoyle lui aussi commence en artisan, il moule des planches de type Baja. Tr\u00e8s vite il va s\u2019associer avec Elmer Good, un industriel fabricant de containers en mousse (pour envelopper des missiles\u00a0!). Le compagnie Good &amp; Hammond d\u00e9veloppera en collaboration avec Windsurfing International une technique, sorte de moulage centrifuge, qui rendra la production des planches plus industrielle. Hoyle et Diane organisent le flux de production, l\u2019assemblage final se fait toujours dans le garage des Schweitzer. Pendant ce temps Jim est de plus en plus absorb\u00e9 par son \u00ab\u00a0vrai\u00a0\u00bb boulot. Il est parti travailler \u00e0 Washington DC. Comme il le dit avec un humour d\u00e9senchant\u00e9, il est all\u00e9 \u00ab\u00a0d\u00e9fendre la d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb en participant \u00e0 la mise en place du parapluie balistique. Du coup il ne contribue pas \u00e0 la construction de l\u2019entreprise, pire, il s\u2019en sentira bient\u00f4t exclu. La disparit\u00e9 des efforts irrite les Schweitzer qui se d\u00e9m\u00e8nent au service de la soci\u00e9t\u00e9. Hoyle commence \u00e0 faire pression sur Jim pour qu\u2019il lui c\u00e8de sa part du brevet. Jim d\u00e9couvre \u00e0 l\u2019occasion que l\u2019entreprise n\u2019est m\u00eame pas \u00e0 son nom. La tension ira grandissante pendant deux ans. On ne sait pas quels coups bas ont \u00e9t\u00e9 port\u00e9s pendant cette p\u00e9riode. Ce que l\u2019on sait seulement c\u2019est que Jim a finit par vendre enti\u00e8rement sa part \u00e0 Hoyle, que les ex-amis se sont f\u00e2ch\u00e9s sans retour et que, trente ans plus tard aucun des deux ne peut parler de cette affaire sans laisser appara\u00eetre un m\u00e9lange complexe d\u2019embarras et d\u2019\u00e9motion.<\/p>\n<h3>Le prix de l\u2019invention contre le b\u00e9n\u00e9fice de l\u2019innovation<\/h3>\n<p>Donc de guerre lasse, en 1972, Jim vend \u00e0 Hoyle sa part du brevet. C\u2019est pratiquement le seul actif, intangible mais n\u00e9anmoins pr\u00e9cieux, de Windsurf International. La session se fera pour 36000 $ cash. C\u2019est 4 \u00e0 5 ans du revenu moyen d\u2019un Am\u00e9ricain de l\u2019\u00e9poque, disons, \u00e0 peu pr\u00e8s, un an du salaire de Jim. C\u2019est beaucoup pour quelques week-ends ludiques pass\u00e9s \u00e0 bricoler dans son garage mais c\u2019est peu au regard du volume de business qui, peut-\u00eatre, va d\u00e9coller. L\u2019appr\u00e9ciation de la valeur financi\u00e8re d\u2019une invention varie \u00e9norm\u00e9ment suivant le point de vue, ce diff\u00e9rentiel est le fondement m\u00eame du conflit latent entre l\u2019inventeur et l\u2019innovateur. Ce conflit est inscrit dans la logique du destin tout autant que le conflit p\u00e8re\/fils[6]. Prenons un peu de recul, un an de salaire, je trouve le prix pay\u00e9 \u00e0 Jim assez raisonnable, disons que c\u2019est un compromis honorable. Certes Hoyle a plus tard accumul\u00e9 des sommes bien plus grandes, mais il y a mis son temps, son \u00e9nergie, et son sens des affaires. A l\u2019oppos\u00e9 Jim ne voulait ou ne pouvait pas s\u2019impliquer dans la phase industrielle de l\u2019innovation. Il a re\u00e7u le prix de son invention, pay\u00e9 net, avant m\u00eame que l\u2019on sache si Windsurfing International pouvait vraiment devenir un vrai succ\u00e8s. Certes Jim garde l\u2019impression d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 flou\u00e9 car il a appris plus tard que Hoyle, au moment m\u00eame de son offre de rachat, avait d\u00e9j\u00e0 pratiquement en poche un tr\u00e8s gros contrat de licence avec un partenaire Hollandais. Qui de Jim ou de Hoyle avait raison\u00a0? Qui d\u00e9fendriez-vous, l\u2019inventeur flou\u00e9, ou le businessman encombr\u00e9 par l\u2019ego de son ing\u00e9nieur\u00a0? Votre opinion nous dira si vous \u00eates plut\u00f4t un inventeur ou un innovateur. En fait, il n\u2019y a pas de bonne r\u00e9ponse \u00e0 cette question parce que c\u2019est la question elle m\u00eame qui est mauvaise. Jim et Hoyle ont eu tous les deux tort d\u2019en \u00eatre arriv\u00e9 \u00e0 la crise. Il fallait parler de tout cela bien avant. Le succ\u00e8s de l\u2019aventure qu\u2019est l\u2019innovation r\u00e9clame une collaboration harmonieuse entre les deux talents et un passage de t\u00e9moin sans heurt entre inventeur et innovateur. En arriver au conflit est une faute pour quiconque a la responsabilit\u00e9 dans la conduite du projet d\u2019innovation. Il est clair que dans les cas ou il existe un troisi\u00e8me pouvoir, par exemple le patron de la branche dans un groupe ou le repr\u00e9sentant du capital-risque dans une start-up, le conflit doit rester sous contr\u00f4le. Les cas qui sentent d\u2019embl\u00e9e la poudre sont les projets o\u00f9 innovateur et inventeur sont seuls propri\u00e9taires, et pour lesquels l\u2019alliance s\u2019est scell\u00e9e dans l\u2019enthousiasme des d\u00e9buts sans vraiment prendre la mesure des difficult\u00e9s du parcours \u00e0 venir.<\/p>\n<h3>Windsurf International prend le large, quelques craquements dans la cale.<\/h3>\n<p>Les beach boys de Californie ont repr\u00e9sent\u00e9 le march\u00e9 de d\u00e9marrage id\u00e9al. Ils ont assur\u00e9 le premier succ\u00e8s commercial, ils ont permis un test en vrai grandeur du produit. La r\u00e9ponse de ce premier march\u00e9 a donn\u00e9 l\u2019occasion de mettre au point les derniers d\u00e9tails techniques[7], voire m\u00eame de peaufiner certains aspects commerciaux comme les canaux de distribution ou le prix ad\u00e9quat du produit. Mais le vrai march\u00e9 de volume viendra d\u2019Europe, l\u2019endroit du monde o\u00f9 il y a \u00e0 la fois peu de vagues propices au surf et grande foule sur les plages. Les premiers ont \u00e9t\u00e9 les nordiques. C\u2019est un fait qu\u2019en Europe du Nord on pr\u00e9f\u00e8re tr\u00e8s nettement l\u2019exercice physique \u00e0 la sieste. C\u2019est vers la Su\u00e8de qu\u2019est parti le premier container de 40 planches de Winsurfing International. Bien d\u2019autres suivrons vers la Hollande, l\u2019Allemagne, puis tous le reste de l\u2019Europe.<\/p>\n<p>Dans le contexte d\u2019une innovation de la nature du Windsurfing, un brevet est fondamental. Il n\u2019y a pas de difficult\u00e9s techniques s\u00e9rieuses \u00e0 fabriquer une planche a voile. Il n\u2019y pas vraiment de barri\u00e8re technologique. N\u2019importe quel chantier naval de plaisance, qu\u2019il soit \u00e0 Malm\u00f6 ou \u00e0 Saint-Gilles-Croix de Vie, pouvait rassembler rapidement les moyens de production et tenter de prendre un part de ce nouveau march\u00e9 en pleine croissance. Hoyle avait tr\u00e8s bien compris ce point. Il a bien s\u00fbr demand\u00e9 l\u2019extension internationale du fameux brevet (on verra plus tard que cela n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 sans peine). Contractuellement il transformait tous ses partenaires \u00e0 l\u2019\u00e9tranger en licenci\u00e9s qui profitaient de l\u2019exclusivit\u00e9 mais aussi contribuaient \u00e0 la surveillance et la d\u00e9tection d\u2019\u00e9ventuels contrefacteurs. Hoyle avait toujours un avocat sous la main pour d\u00e9fendre ses droits[8]. A cause de la pr\u00e9pond\u00e9rance des Europ\u00e9ens dans ce march\u00e9, ceux ci ont rapidement r\u00e9clam\u00e9 la possibilit\u00e9 de fabriquer en Europe. Widsurfing International a alors octroy\u00e9 quelques licences de fabrication, mais gare a celui qui ne payait pas ses royalties.<\/p>\n<p>D\u00e9fendre une position de pur collecteur de royalties est difficile. Les licenci\u00e9s payent de plus en plus \u00e0 contrec\u0153ur surtout quand l\u2019attrait de la nouveaut\u00e9 s\u2019estompe. Cette \u00ab\u00a0taxe\u00a0\u00bb d\u00e9riv\u00e9e de la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle est rapidement per\u00e7ue comme injuste et les licenci\u00e9s deviennent tr\u00e8s vite des partenaires d\u00e9loyaux pr\u00eats \u00e0 tout pour colmater cette fuite dans leurs comptes de r\u00e9sultat. Pour garder une l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 des royalties, il est tr\u00e8s sage d\u2019offrir un service en parall\u00e8le et ce pendant toute la dur\u00e9e de la licence. Ce service peut \u00eatre un acc\u00e8s \u00e0 un effort de recherche (am\u00e9liorations du produit, \u00e9largissement du march\u00e9), une position dans un lobby de standardisation, une image de marque ou tout autre service qui l\u00e9gitime tant soit peu la captation d\u2019une partie des revenus des licenci\u00e9s. C\u2019est une condition quasi-n\u00e9cessaire (mais parfois non suffisante) pour que les licenci\u00e9s restent des payeurs loyaux et fid\u00e8les. Dans le cas de Hoyle le service qu\u2019il offrait combinait la promotion du sport et la protection de l\u2019exclusivit\u00e9. Pour l\u2019exclusivit\u00e9 il avait ses avocats. Pour la promotion il a fait montre d\u2019une activit\u00e9 infatigable en organisant des comp\u00e9titions internationales, en cr\u00e9ant des h\u00e9ros embl\u00e9matiques (Robby Naish) et en contribuant \u00e0 la mise en place de f\u00e9d\u00e9rations nationales. Le fait est que la pratique du Windsurfing est mont\u00e9e en puissance tr\u00e8s vite. En une d\u00e9cade elle a gagn\u00e9 toute L\u2019Europe. Dans le d\u00e9but des ann\u00e9es 80 tout le monde sur les plages s\u2019escrimait \u00e0 tenir sur une planche \u00e0 voile. Une voiture sur deux dans les embouteillages vers la mer avait des planches sur le toit. C\u2019\u00e9tait devenu un fait de soci\u00e9t\u00e9 et un grand succ\u00e8s pour Winsurfing International\u00a0; ceci certes gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019ad\u00e9quation entre le produit et les besoins du march\u00e9, mais aussi gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019infatigable activit\u00e9 promotionnelle de Hoyle Schweitzer.<\/p>\n<p>Pourtant on commence \u00e0 percevoir quelques fausses notes. Tout le business model de Hoyle Schweitzer est fond\u00e9 sur la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle. Il construit sur du sable puisqu\u2019un brevet ne dure que 20 ans et qu\u2019il n\u2019a pratiquement pas de recherche pour renouveler sa propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle. Il ma\u00eetrise de moins en moins la partie production. Ceci le positionne vis \u00e0 vis de ses interlocuteurs comme un homme qui n\u2019est l\u00e0 que pour une fortune rapide (\u00ab\u00a0a fast buck maker\u00a0\u00bb comme on dirait en Californie). Hoyle a aussi tendance \u00e0 inclure en vrac, la planche, le sport et les sportifs dans son domaine de propri\u00e9t\u00e9. Il a fond\u00e9 un magazine, Windsurfing, et il essaye par tous les moyens de garder l\u2019exclusivit\u00e9 de la communication dans \u00ab\u00a0son\u00a0\u00bb domaine. Les journalistes d\u00e9testent cette attitude. Un magazine Allemand, Surf, commence \u00e0 cultiver le terrain conflictuel entre Jim et Hoyle. Jim est glorifi\u00e9 comme le vrai inventeur et Hoyle devient l\u2019inf\u00e2me profiteur. En 1976 l\u2019histoire de Darby fait finalement surface. Newman commence \u00e0 r\u00e9aliser tout ce qu\u2019il a rat\u00e9 (du fait de sa propre maladresse) et il essaye de regagner \u00e0 l\u2019occasion un peu de notori\u00e9t\u00e9. Il clame dans les m\u00e9dias que c\u2019est lui le premier inventeur. Peter Chilvers d\u00e9couvre lui aussi avec surprise les premi\u00e8res planches \u00e0 voile sur les c\u00f4tes Anglaises. Il ne manque pas d\u2019en parler dans la presse et il ne faudra pas longtemps pour que cette information soit capt\u00e9e par les fabricants de planche europ\u00e9ens, ceux qui n&rsquo;ont pas de licence comme ceux qui l\u2019on et la trouvent trop ch\u00e8re. N\u00e9anmoins, Windsurfing International continue \u00e0 avancer, le sport gagne chaque jour du terrain, les planche se vendent tr\u00e8s bien, les royalties rentrent, mais ils augmentent en nombre et en qualit\u00e9 ceux qui souhaiteraient voir le tiroir-caisse de Hoyle Schweitzer ferm\u00e9 pour de bon.<\/p>\n<h3>Le gros couac des jeux olympiques et irruption de la g\u00e9opolitique<\/h3>\n<p>Un des couacs les plus significatifs qui annonce le d\u00e9clin de Winsurfing International viendra tr\u00e8s exactement \u00e0 l\u2019occasion de ce qui aurait du \u00eatre son triomphe. La planche \u00e0 voile devient discipline olympique pour les jeux de 1984 (les femmes devront attendre Barcelone en 92). Le comit\u00e9 olympique a accept\u00e9 d\u2019introniser ce sport pourtant tr\u00e8s nouveau \u00e0 cause de sa croissance spectaculaire et de sa popularit\u00e9 remarquable. Hoyle Schweitzer n\u2019est pas \u00e9tranger \u00e0 ce succ\u00e8s. Il \u00e9tait le chef d\u2019orchestre du lobby et c\u2019est lui qui a le plus contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement des bases pr\u00e9alables comme les comp\u00e9titions et les structures f\u00e9d\u00e9rales. Ce devait donc \u00eatre le jour de gloire pour Hoyle. Qui plus est, les jeux ont lieu \u00e0 Los Angeles, le territoire m\u00eame de Windsurfing International. Mais Hoyle a pouss\u00e9 le bouchon trop loin. Il veut utiliser le comit\u00e9 olympique pour consolider sa position d\u2019exclusivit\u00e9 sur le sport. Il essaie de faire passer en force un r\u00e8glement qui exclurait tout concurrent navigant sur une planche qui ne serait pas estampill\u00e9e Windsurf International. C\u2019est qu\u2019en fait il y a des pays o\u00f9 le brevet US3487800, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 \u00e9tendu, d\u2019autres ou l\u2019extension du brevet est enlis\u00e9e dans une proc\u00e9dure, d\u2019autres o\u00f9 le m\u00eame brevet est contest\u00e9, d\u2019autres enfin o\u00f9 des \u00ab\u00a0contrefacteurs\u00a0\u00bb sont en cours de proc\u00e8s avec Hoyle. En 1984, le mythe des jeux olympiques amateurs et non mercantiles ne s\u2019\u00e9tait pas encore compl\u00e8tement dissous dans les anabolisants et le Cola. Le coup de force tent\u00e9 par Hoyle d\u00e9clenche une bronca. Les journalistes lynchent Hoyle, les politiques en font une affaire d\u2019\u00e9tat. Sous l\u2019orage le comit\u00e9 olympique bricole une solution sans risque qui finalement \u00e9carte un peu Windsurf international. Juste avant la c\u00e9r\u00e9monie d\u2019ouverture des jeux de Los Angeles, les Schweitzer ont organis\u00e9 dans une marina voisine une grande r\u00e9ception pour rassembler autour d\u2019eux tout le petit monde de la planche \u00e0 voile. L\u2019\u00e9v\u00e9nement tourne mal, c\u2019est un grand flop m\u00e9diatique, la soir\u00e9e est litt\u00e9ralement boycott\u00e9e. L\u2019homme des royalties devient soudainement peu fr\u00e9quentable.<\/p>\n<p>La cons\u00e9quence principale de cet incident est que le conflit entre Windsurfing International et certains industriels est pass\u00e9 au niveau politique. La ponction financi\u00e8re des royalties devient un enjeu qui oppose les USA et le reste du monde, dans ce cas pr\u00e9cis essentiellement les Europ\u00e9ens.<\/p>\n<h3>Haro juridique sur Windsurfing International<\/h3>\n<p>Le premier pays \u00e0 faire un gros trou dans la ligne de d\u00e9fense juridique de Windsurfing est l\u2019Angleterre. Le brevet est y contest\u00e9 et l\u2019affaire passe en jugement devant un juge en perruque. Bien s\u00fbr les documents d\u00e9taillant l\u2019art ant\u00e9rieur de Darby sont mis au dossier. Mieux encore Peter Chilvers est appel\u00e9 \u00e0 t\u00e9moigner. Puisque Peter n\u2019a rien qui soit \u00e9crit il fait citer un t\u00e9moin\u00a0: sa propre m\u00e8re. On rapporte que le juge se serait laiss\u00e9 all\u00e9 \u00e0 une de ces petites phrases qui finissent dans les annales\u00a0:\u00a0An Englishman&rsquo;s mother can always be believed[9]. Donc la m\u00e8re de Peter et les d\u00e9fendants ont \u00e9t\u00e9 entendus, Hoyle se retrouve d\u00e9bout\u00e9. Le brevet de Jim et Hoyle en Angleterre passe donc \u00e0 la trappe, quiconque peut donc fabriquer et vendre des planches \u00e0 voile dans ce pays sans payer de droits \u00e0 Hoyle Schweitzer. Je ne sais pas qui fut derri\u00e8re ce proc\u00e8s, qui a convaincu Peter de t\u00e9moigner, qui \u00e0 pay\u00e9 les bons avocats pour qu\u2019ils montent le dossier, mais je ne prends pas beaucoup de risque de suspecter un des grands fabricants de planche \u00e0 voile Europ\u00e9ens, voire m\u00eame un consortium d\u2019entre eux. Pour la petite histoire, peu de temps apr\u00e8s, Peter Chilvers quittera son job chez Lotus et deviendra patron d\u2019un grand centre de planche \u00e0 voile sur la Tamise en aval de Londres. Le \u00ab\u00a0un peu moins jeune\u00a0\u00bb Peter est donc revenu \u00e0 ses anciennes amours sur un tapis rouge.<\/p>\n<p>On verra plus tard que finalement le brevet de Jim et Hoyle a \u00e9t\u00e9 en fait plut\u00f4t mal ficel\u00e9. Dans le document qui d\u00e9finit la part inventive des auteurs de Windsurf International le flotteur est moins bien prot\u00e9g\u00e9 que le gr\u00e9ement. Hoyle essaye de compenser la faiblesse qui se fait jour dans ses documents de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle en faisant signer des contrats de licence qui s\u2019\u00e9tendent au del\u00e0 de ce qui est solidement couvert par le brevet. Plusieurs fabricants s\u2019insinuent \u00e0 travers ce lacis l\u00e9gal et fabriquent des planches seules. Ceci induit la naissance d\u2019un march\u00e9 de composants pour planches \u00e0 voile o\u00f9 la situation l\u00e9gale est inextricable. Sentant la position juridique de Hoyle s\u2019affaiblir, plusieurs compagnies se risquent m\u00eame \u00e0 fabriquer des planches \u00e0 voile sans prendre de licence aupr\u00e8s de Windsurfing International. La plus hardie de ces Soci\u00e9t\u00e9s est Mistral, une soci\u00e9t\u00e9 Suisse. Elle poussera le culot jusqu\u2019\u00e0 vendre aux USA. Bien s\u00fbr, Hoyle tra\u00eene Mistral en justice tr\u00e8s rapidement. C\u2019est aux USA que va se passer la bataille d\u00e9cisive. C\u2019est normalement une position faible pour une Soci\u00e9t\u00e9 \u00e9trang\u00e8re que de passer en jugement contre une compagnie locale qui poss\u00e8de un brevet d\u00fbment attribu\u00e9 par l\u2019administration indig\u00e8ne. Mais des supports politiques viennent de toute l\u2019Europe et Mistral engage \u00e0 son service un expert tr\u00e8s convaincu. C\u2019est Newman Darby en personne qui va se multiplier pour d\u00e9fendre son invention contre le vil usurpateur. La bataille juridique sera rude, les coups pleuvent, et si \u00e0 la fin du proc\u00e8s Hoyle n\u2019est pas KO, on peut dire qu\u2019il perd par arr\u00eat de l\u2019arbitre. La cour d\u00e9cide qu\u2019effectivement le brevet de Jim et Hoyle, bien qu\u2019il contienne certain \u00e9l\u00e9ments innovants, n\u2019est pas valide en l\u2019\u00e9tat. Le juge suspend donc le brevet Am\u00e9ricain, mais elle autorise Windsurfing International \u00e0 r\u00e9\u00e9crire une nouvelle version du brevet dont les revendications seront strictement contr\u00f4l\u00e9es en tenant compte cette fois de l\u2019existence d\u2019un art ant\u00e9rieur. Le brevet sera r\u00e9\u00e9crit. Quand il est accept\u00e9, nous sommes en 1983 et le nouveau brevet[10] n\u2019aura plus que 5 ans \u00e0 vivre, qui plus est il ne lui restera plus grand chose de substantiel pour justifier de solides royalties.<\/p>\n<p>Le d\u00e9gringolade continue pour Windsurfing International, pratiquement tous les pays d\u2019Europe les uns apr\u00e8s les autres font passer \u00e0 la trappe le fameux brevet. Le plus grand march\u00e9, celui d\u2019Europe, devient libre. Pire encore, les fabricants Europ\u00e9ens ceux qui ont respect\u00e9 et pay\u00e9 la licence de Windsurfing International et ceux qui ont \u00e9t\u00e9 priv\u00e9 de l\u2019acc\u00e8s au march\u00e9 se sentent tous l\u00e9s\u00e9s et font appel \u00e0 l\u2019arbitrage de la CEE. Finalement Windsurf International sera condamn\u00e9 \u00e0 une lourde amende pour avoir d\u2019une mani\u00e8re indue (parce que fond\u00e9e sur un brevet qui s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 invalide) cr\u00e9\u00e9 obstacle au principe essentiel de la libre concurrence dans la communaut\u00e9.<\/p>\n<p>Alors qu\u2019il perd son unique brevet, le business model de Hoyle Schweitzer ne tient plus. Dans le milieu des ann\u00e9es 80, Hoyle fait sa sortie, vend ce qui peut encore l\u2019\u00eatre et se retire du business des sports nautiques. Bien s\u00fbr il accumul\u00e9 une fortune pendant les ann\u00e9es glorieuses. Le magot a \u00e9t\u00e9 s\u00e9rieusement \u00e9corn\u00e9 par la multitude des proc\u00e8s mais il lui en reste assez pour sa retraite. Il va pratiquement s\u2019effacer de la sc\u00e8ne publique. Il ira s\u2019installer \u00e0 Hawaii et il contribuera au d\u00e9veloppement du Winsurfing acrobatique qui se fait sur les vagues g\u00e9antes d\u2019Hawaii.<\/p>\n<h3>Les faiblesses du fameux brevet ou le\u00e7on de modestie pour les inventeurs<\/h3>\n<p>Les actions de justice autour du brevet de Jim et Hoyle ont \u00e9t\u00e9 la source de d\u00e9bats passionn\u00e9s et de r\u00e9flexions pertinentes sur plusieurs aspects de la Propri\u00e9t\u00e9 Intellectuelle. Les d\u00e9cisions de justice ont cr\u00e9es tout une s\u00e9rie d\u2019\u00e9l\u00e9ments de jurisprudence. Windsurfing est tr\u00e8s souvent cit\u00e9 dans les attendus de jugement en mati\u00e8re de brevet ou de contrat de licence. N\u00e9anmoins, tout ceci reste affaire de sp\u00e9cialiste du droit de la Propri\u00e9t\u00e9 Intellectuelle.<\/p>\n<p>Pour les inventeurs potentiels, Windsurfing est aussi devenu un cas d\u2019\u00e9cole qui illustre fort bien certains aspects subtils mais extr\u00eamement importants de l\u2019expression m\u00eame d\u2019une invention. Bien que ceci soit trop souvent pr\u00e9sent\u00e9 comme un puzzle conceptuel doubl\u00e9 d&rsquo;un jargon \u00a0obscur l\u2019affaire reste assez simple et prend racine dans l\u2019\u00e9nonc\u00e9 m\u00eame de l&rsquo;invention.<\/p>\n<p>En pr\u00e9ambule je dirais que, de mon exp\u00e9rience personnelle, le plus difficile au moment d\u2019une invention est de savoir exactement ce qu\u2019on a invent\u00e9. C\u2019est l\u00e0 une affirmation paradoxale mais tr\u00e8s r\u00e9elle. Rappelons que les ingr\u00e9dients de base de la brevetabilit\u00e9 d\u2019une invention sont nouveaut\u00e9 et utilit\u00e9. Le bouillonnement qu\u2019est l\u2019instant inventif n\u2019est pas propice \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un dossier solide d\u00e9lin\u00e9ant \u00e0 travers ce magma d\u2019id\u00e9es et d\u2019incertitudes ce qui est nouveau et ce \u00e0 quoi cela peut servir. Il y a, \u00e0 ce moment, une connaissance insuffisante de l\u2019art ant\u00e9rieur\u00a0: quelles autres m\u00e9thodes ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9es ou sugg\u00e9r\u00e9es pour fournir le m\u00eame service\u00a0?\u00a0 N\u2019a-t-on pas d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9 ou sugg\u00e9r\u00e9 cette id\u00e9e soit disant nouvelle dans d\u2019autres domaines d\u2019application\u00a0? Il est clair que les inventeurs de la planche \u00e0 voile ont superbement ignor\u00e9 l\u2019existence d\u2019un art ant\u00e9rieur. Les r\u00e9sultats ant\u00e9rieurs de Darby \u00e9taient certes difficiles \u00e0 d\u00e9nicher mais le fait que la planche \u00e0 voile soit un concept simple et relativement facile \u00e0 bricoler aurait du rendre ses inventeurs circonspects. Le th\u00e8me de l\u2019utilit\u00e9 est encore plus difficile \u00e0 cerner. A la naissance d\u2019une invention son march\u00e9 n\u2019est que sp\u00e9culatif, et les applications de l\u2019invention ne sont que les projections de l\u2019imagination de l\u2019inventeur et de son entourage. Elles sont innombrables les inventions qui devaient s\u2019appliquer \u00e0 tel usage et qui ont finalement connus le succ\u00e8s dans un tout autre domaine. L\u2019adh\u00e9sif du Post-It \u00e0 \u00e9t\u00e9 d\u2019abord utilis\u00e9 pour tenir les partitions de musique, la fermeture \u00e9clair pour fermer les bottillons, l\u2019h\u00e9lice \u00e0 air pour pousser les dirigeables. Une invention cr\u00e9e un potentiel d\u2019utilisation dont on ne per\u00e7oit que rarement tous les contours. Les sp\u00e9cialistes brevet connaissent bien cette difficult\u00e9, aussi, quand ils r\u00e9digent un texte de brevet, ils font de grands efforts pour couvrir l\u2019\u00e9ventail d\u2019applications le plus large possible. C\u2019est un exercice n\u00e9cessaire mais plein de risques. En effet en revendiquant un domaine inventif large on augmente le risque qu\u2019une invention ant\u00e9rieure inconnue soit d\u00e9j\u00e0 dans ce domaine, cach\u00e9e dans la jungle de l&rsquo;art ant\u00e9rieur. Si au moment de l\u2019examen ou m\u00eame pendant l\u2019exploitation de l\u2019exclusivit\u00e9 l\u2019art ant\u00e9rieur est d\u00e9couvert, l\u2019invention devient une imposture puisqu\u2019on vient de trouver une preuve flagrante que ce vous revendiquez a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 invent\u00e9\u00a0!<\/p>\n<p>Prenons un exemple fantaisiste. Vous venez d\u2019inventer la bicyclette. Dans l\u2019ivresse de l\u2019exaltation inventive vous pressentez que l\u2019art de se mouvoir en \u00e9quilibre sur deux roues ouvre de multiples applications. Bien sur vous avez le v\u00e9lo en t\u00eate mais vous \u00eates convaincu qu\u2019il y a l\u00e0 un concept plus g\u00e9n\u00e9ral. Donc vous brevetez un v\u00e9hicule portant au moins une personne muni de deux roues plac\u00e9es l\u2019une derri\u00e8re l\u2019autre par rapport au sens du mouvement, la roue frontale pouvant pivoter selon un axe dans le plan des roues (cet axe \u00e9tant sensiblement pench\u00e9 vers l\u2019arri\u00e8re), ce pivotement permettant de diriger l\u2019objet. En fait vous \u00eates un brillant expert en cin\u00e9matique et vous avez compris que cet axe pench\u00e9 est le seul moyen de rendre l\u2019objet stable quand il avance. Vous voil\u00e0 triomphant, fier d\u2019avoir annex\u00e9 une propri\u00e9t\u00e9 enviable (quoique temporaire) dans l\u2019univers convoit\u00e9 des id\u00e9es nouvelles. Vous investissez, travaillez dur, signez des contrats, faites des plans sur la com\u00e8te. Mais un jour&#8230; patatras, fait surface l\u2019histoire d\u2019un gamin intr\u00e9pide des rues de San Francisco qui pour battre de vitesse les caisses \u00e0 savon de ses copains s\u2019est bricol\u00e9 ce qu\u2019on appellera plus tard une trottinette. Ce jour l\u00e0 vous \u00eates cuit et recuit. Le gamin n\u2019est pas un th\u00e9oricien de la m\u00e9canique mais il a fait avant vous un objet qui est pile au milieu de l\u2019espace que vous avez revendiqu\u00e9\u00a0; prouvant par la m\u00eame que vous n\u2019\u00eates pas un authentique inventeur, mais plut\u00f4t le propri\u00e9taire indu de cette parcelle du monde des id\u00e9es que vous avez vous m\u00eame d\u00e9limit\u00e9. Vos comp\u00e9titeurs seront trop contents de transformer le gamin en h\u00e9ros et en t\u00e9moin au prochain proc\u00e8s. Vous avez \u00e9t\u00e9 trop gourmand en \u00e9non\u00e7ant votre invention.<\/p>\n<p>Il aurait fallu revendiquer le v\u00e9lo seulement, resserrant vos ambitions \u00e0 un v\u00e9hicule avec une si\u00e8ge voire, si vous \u00eates vraiment g\u00e9nial, un p\u00e9dalier et des freins. Plus l\u2019espace que vous revendiquez est \u00e9troit et pr\u00e9cis, moins il y a de chance qu\u2019un OVNI vous tombe dessus. Vous allez me r\u00e9torquer que si au moment de l\u2019invention vous aviez en t\u00eate une trottinette et revendiquez l\u2019objet comme tel vous perdez d\u2019embl\u00e9e la chance d\u2019englober la bicyclette dans votre espace inventif. C\u2019est le dilemme du pari\u00a0: gros b\u00e9n\u00e9fices potentiels, gros risques sous jacents. Enoncer son invention, d\u00e9crire le contenu inventif, couvrir un espace d\u2019application implique donc un choix subtil balan\u00e7ant le risque et l\u2019ambition.<\/p>\n<p>Jim Drake et Hoyle Schweitzer ont commit un p\u00e9ch\u00e9 d\u2019orgueil le jour ils ont \u00e9nonc\u00e9 leur invention[11]. Leur brevet est con\u00e7u comme s\u2019appliquant \u00e0 tout appareil (de transport) se mouvant avec le vent. Ca n\u2019est que dans les revendications annexes que le texte pr\u00e9cise qu\u2019il peut s\u2019agir d\u2019une embarcation possiblement munie de stabilisateur et de d\u00e9rive. Le type d\u2019embarcation n\u2019est pas pr\u00e9cis\u00e9. Jim a admis bien plus tard que dans l\u2019ivresse de l\u2019invention ils ont r\u00eav\u00e9 de toutes sortes d\u2019engins, tra\u00eeneaux, wagonnets, chariots, etc\u2026 Ces r\u00eaves ambitieux sont apparents dans l\u2019\u00e9nonc\u00e9 de l\u2019invention telle qu\u2019il appara\u00eet dans le brevet US3487800. Erreur fatale\u00a0! Si Jim et Hoyle avaient eu un peu plus les pieds sur terre ils auraient restreint leur ambition au magnifique march\u00e9 qu\u2019ils avaient sous le nez. Ils auraient d\u00fb breveter une bonne vieille planche \u00e0 voile fond\u00e9 sur un flotteur inspir\u00e9 du surf et de pr\u00e9f\u00e9rence en polym\u00e8re. Dans cette hypoth\u00e8se, jamais les essais ant\u00e9rieurs de Peter Chilvers et de Newman Darby n\u2019auraient pr\u00e9sent\u00e9 un danger s\u00e9rieux pour le parcours d\u2019innovation de Windsurfing International. Chilvers et Darby avaient invent\u00e9 quelque chose qui ressemblait plut\u00f4t \u00e0 un ponton \u00e0 voile, pas vraiment la planche \u00e0 voile\u00a0! Donc prudence si un jour vous concevez ou vous \u00e9valuez une invention. L\u2019ambition est dangereuse. Il y a certes des strat\u00e9gies qui r\u00e9duisent la difficult\u00e9 du dilemme ambition\/risque, en particulier celle qui consiste \u00e0 prendre plusieurs brevets. Mais les brevets sont chers, et pour une start-up comme Windsurfing, il \u00e9tait raisonnable de se contenter d\u2019un seul brevet, encore eut-il fallu qu\u2019il soit solide.<\/p>\n<p>C\u2019est facile d\u2019\u00eatre malin avec trente ans de recul, me direz-vous. En effet, dans le feu des premiers jours ce choix est extr\u00eamement difficile. Y a-t-il des r\u00e8gles qui peuvent aider\u00a0? Oui, mais elles restent vagues et pas toujours faciles d\u2019emploi. La premi\u00e8re r\u00e8gle, la plus imp\u00e9rative, c\u2019est de faire un maximum d\u2019effort pour conna\u00eetre le contexte inventif, qui recouvre \u00e0 la fois l\u2019art ant\u00e9rieur (et les technologies lat\u00e9rales) et le ou les march\u00e9s cibles. Mieux on conna\u00eet le contexte, plus on peut pousser l\u2019ambition de son projet inventif. Si le contexte est mal connu (et c\u2019\u00e9tait le cas pour Jim et Hoyle), il est pr\u00e9f\u00e9rable d\u2019avoir une strat\u00e9gie confin\u00e9e \u00e0 ce que l\u2019on conna\u00eet bien et il prudent de ne pas c\u00e9der \u00e0 la tentation de breveter large et ambitieux. La deuxi\u00e8me r\u00e8gle est de ne pas jouer \u00e0 la roulette Russe avec les brevets qui conditionnent la vie m\u00eame d\u2019un projet d\u2019innovation. Elle est bien faible la probabilit\u00e9 qu\u2019une invention ai soudain un champ d\u2019application insoup\u00e7onn\u00e9e qui, de plus, se d\u00e9veloppe en moins de 20 ans et qui enfin soit exploitable par une start-up occup\u00e9e \u00e0 gagner une petite place sur un march\u00e9 bien pr\u00e9cis. L\u2019enjeu ne vaut pas le risque d\u2019affaiblir un brevet pivot. La troisi\u00e8me r\u00e8gle est qu\u2019une entreprise ne sait en g\u00e9n\u00e9ral vendre et licencier que dans son domaine technique. Si vous lancez un projet d\u2019entreprise innovante dans le domaine de la bureautique, il est inutilement dangereux d\u2019\u00e9tendre vos ambition de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle dans des domaines diff\u00e9rents comme le spatial ou le m\u00e9dical. M\u00eame si vous \u00eates un g\u00e9nial inventeur vous ne saurez pas convaincre dans des mondes industriels qui vous sont \u00e9trangers.<\/p>\n<h3>Qui a cr\u00e9\u00e9 de la valeur\u00a0?<\/h3>\n<p>Des trois groupes inventeurs ind\u00e9pendants de la planche \u00e0 voile, seul les Californiens ont conduit la phase d\u2019innovation au succ\u00e8s. En effet beaucoup de valeur a \u00e9t\u00e9 finalement cr\u00e9e, beaucoup de gens ont pris du plaisir \u00e0 naviguer sur l\u2019engin, les clients ont \u00e9t\u00e9 satisfaits et ceux qui ont d\u00e9velopp\u00e9s et fournis ce produit ont \u00e9t\u00e9 justement r\u00e9tribu\u00e9s. Si Peter Chilvers a cr\u00e9e un petit peu de valeur, il l\u2019a gard\u00e9 pour lui. Newman Darby a tent\u00e9 d\u2019aller plus loin mais, faute d\u2019avoir mis au point son invention et faute d\u2019avoir \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 adress\u00e9 le bon march\u00e9, il a perdu ses investissements donc, au moins pour ses actionnaires, non seulement il n\u2019a pas cr\u00e9\u00e9 de la valeur, mais il en a br\u00fbl\u00e9. La raison du succ\u00e8s des Californiens est \u00e9vidente et c\u2019est l\u00e0 la principale morale de l\u2019histoire, ce sont eux qui ont projet\u00e9e l\u2019invention sur le bon march\u00e9. Une invention, m\u00eame bonne, qui dans sa phase d\u2019innovation, ne s\u2019appuie pas vite sur un march\u00e9 solide n\u2019a aucune chance de se d\u00e9velopper harmonieusement. La bonne approche pour la planche \u00e0 voile \u00e9tait d\u2019utiliser les surfeurs comme marchepied, tant pour la technologie que pour le marketing. Le succ\u00e8s tient aussi au fait que Jim Drake \u00e9tait un bon concepteur. Mais plus encore il tient au fait que Hoyle Schweitzer \u00e9tait un bon innovateur. En effet il s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 capable de cr\u00e9er le contexte favorable pour l\u2019acceptation et la diffusion de la nouveaut\u00e9. Il a certes vu son image se ternir quand il bataillait si fort pour ses royalties. Malheur aux vaincus, ses droits de propri\u00e9t\u00e9s intellectuelles n\u2019\u00e9taient pas aussi solides qu\u2019il le souhaitait. Pour ma part je donnerais le carton jaune \u00e0 l\u2019expert brevet qui a aid\u00e9 nos Californiens \u00e0 \u00e9crire leurs revendications. En effet la r\u00e9daction du brevet de base est la seule grosse b\u00e9vue dans l\u2019histoire du d\u00e9veloppement de la planche \u00e0 voile par Windsurfing International. Il y a eu d\u2019autres petite fautes, Jim et Hoyle n\u2019ont pas anticip\u00e9 la n\u00e9cessaire n\u00e9gociation entre l\u2019inventeur et l\u2019innovateur sur le partage de la valeur cr\u00e9e, Hoyle \u00e0 la fin de la course n\u2019a pas pr\u00e9par\u00e9 la relance de sa compagnie avec de nouvelles innovations, il s\u2019est content\u00e9 de traire l\u2019invention de base jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement. Ce faisant, il a certes th\u00e9sauris\u00e9 assez pour vivre une retraite dor\u00e9e, mais il n\u2019a pas saisi l\u2019occasion pour cr\u00e9er une valeur industrielle durable<\/p>\n<h3>De la qu\u00eate de la gloire pour les inventeurs<\/h3>\n<p>Aujourd\u2019hui la planche \u00e0 voile fait parti du domaine public. Apres une p\u00e9riode de croissance exceptionnelle, ce sport entame le XXI\u00e8me si\u00e8cle avec une p\u00e9riode de doute et de d\u00e9saffection. Le sport a \u00e9t\u00e9 confisqu\u00e9 par les sp\u00e9cialistes de l\u2019extr\u00eame, les planches sont aujourd\u2019hui tr\u00e8s courtes, elles coulent si le vent ne les pousse pas assez fort. Ce sont des formules 1 difficile \u00e0 tenir qui \u00e9cartent le grand public de ce sport. La surench\u00e8re de l\u2019extr\u00eame s\u2019oriente vers le kite-surf. C\u2019est une \u00e9volution qu\u2019ont connu beaucoup de sports (canotage, v\u00e9lo, ski alpin, etc..). Le grand public s\u2019est donc \u00e9loign\u00e9 de la planche \u00e0 voile. Le sport est aujourd\u2019hui contest\u00e9 comme sport olympique. C\u2019est le grand cycle de vie des produits \u00ab\u00a0sport et loisirs\u00a0\u00bb. Le jetski, \u00e0 grand renfort de p\u00e9tarades frimeuses, vient au bord des plages prendre la place de la bonne vieille planche.<\/p>\n<div id=\"attachment_2566\" style=\"width: 176px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/planche-a-voile-5.png\"><img decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2566\" class=\"size-full wp-image-2566\" src=\"\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/planche-a-voile-5.png\" alt=\"Une Jangada (Nordeste du Br\u00e9sil)\" width=\"166\" height=\"193\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2566\" class=\"wp-caption-text\">Une Jangada (Nordeste du Br\u00e9sil)<\/p><\/div>\n<p>Reste donc le \u00ab\u00a0Hall of Fame\u00a0\u00bb c\u00e9l\u00e9brant la gloire des inventeurs. C\u2019est un peu la foire d\u2019empoigne entre Peter, Newman et Jim dans ce domaine. La gloire est souvent un d\u00e9bat pour nationalistes ou autres d\u00e9fenseurs de chapelle. Aujourd\u2019hui la gloire qui n\u2019est gu\u00e8re qu\u2019un bon oreiller pour l\u2019\u00e9go, peut \u00eatre un peu rentabilis\u00e9e. Nos trois inventeurs ont a fait l\u2019exp\u00e9rience quand, apr\u00e8s leur retraite, ils ont \u00e9t\u00e9 engag\u00e9s comme consultants par des fabricants de planche, ou invit\u00e9s \u00e0 prendre le parole \u00e0 l\u2019occasion de divers \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p>Qui a invent\u00e9 la planche \u00e0 voile\u00a0? De mon opinion c\u2019est clairement Jim Drake et personne d\u2019autre qui a invent\u00e9 le produit \u00ab\u00a0planche \u00e0 voile\u00a0\u00bb celui l\u00e0 qui a eu un immense succ\u00e8s commercial, celui l\u00e0 m\u00eame qui a cr\u00e9\u00e9 de la valeur. Vous l\u2019avez compris, une invention qui n\u2019est pas mise en co\u00efncidence avec un bassin de client\u00e8le dispos\u00e9 \u00e0 la soutenir n\u2019est qu\u2019un exercice de style un peu vain. Mais revenons \u00e0 la gloire du premier inventeur, celui qui le premier s\u2019est tenu debout sur un objet flottant et l\u2019a fait avancer en orientant un voile par la force des bras. Normalement c\u2019est Chilvers, sur la foi d\u2019un seul t\u00e9moin\u00a0: sa m\u00e8re. On peut en d\u00e9battre, mais quelle est l\u2019importance de ce d\u00e9bat\u00a0? Je vais m\u2019amuser \u00e0 diluer tout cela dans un brouillard de doute. Il y a bien longtemps, pr\u00e9cis\u00e9ment quand Jim et Hoyle faisaient leurs premiers ronds dans l\u2019eau, j\u2019\u00e9tais pour quelque temps sur la c\u00f4te Nord du Br\u00e9sil. L\u00e0 les p\u00e9cheurs locaux utilisent une embarcation traditionnelle unique, la \u00ab\u00a0jangada\u00a0\u00bb. C\u2019est un radeau profil\u00e9 fait de quelques troncs de balsa. Il est muni d\u2019une voile, d\u2019une rame gouvernail et, curieusement, souvent d\u2019un banc-si\u00e8ge \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. Les p\u00eacheurs s\u2019y tiennent debout ou assis, ils partent tr\u00e8s loin en mer avec de tels esquifs. Quand ils vont par vent de travers, souvent les p\u00eacheurs tiennent la b\u00f4me de leur jangada par la main. Les jangadas existent depuis le XVI\u00e8me si\u00e8cle. En fl\u00e2nant au bord des lagunes du Nordeste, j\u2019ai vu souvent des enfants jouer les apprentis marins avec soit de petites jangadas visiblement destin\u00e9es \u00e0 l\u2019apprentissage des enfants, soit de vieilles jangadas devenues impropres \u00e0 la haute mer. Qui peut dire qu\u2019un jour un gamin n\u2019a pas continu\u00e9 \u00e0 jouer avec un voile d\u00e9plant\u00e9e de son radeau en calant la base du mat dans son trou et tenant la voile par la force des bras\u00a0? Le pas inventif pour faire cela est minime, il ne demande aucun d\u00e9veloppement technique. Je parie que cela a du arriver, et plut\u00f4t deux fois qu\u2019une, quelque part entre Natal et Salvador de Bahia. Bien s\u00fbr, il n\u2019y aura ni preuve ni contre preuve. Les inventions des enfants p\u00eacheurs du Nordeste ne font pas partis de l\u2019histoire. Mon seul propos \u00e9tait ici de jeter un peu d\u2019eau froide sur cette fr\u00e9n\u00e9sie qui veut qu\u2019un homme tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment soit l\u2019unique inventeur de quoique ce soit.<\/p>\n<p>De toute fa\u00e7on la morale r\u00e9currente de toutes ces histoires est qu\u2019une invention qui n\u2019est pas suivi d\u2019un processus d\u2019innovation n\u2019a pas plus d\u2019importance qu\u2019un livre qui n\u2019est pas lu ou qu\u2019une chanson qui n\u2019est jamais chant\u00e9e.<\/p>\n<h3>Notes de bas page<\/h3>\n<p>[1] Il a d\u2019autres types de circonstances favorables \u00e0 la prolif\u00e9ration d\u2019invention. Pour cr\u00e9er un tel contexte, il suffit qu\u2019un de param\u00e8tres qui d\u00e9terminent l\u2019optimisation fonctionnelle d\u2019une classe de produit soit significativement modifi\u00e9. Dans le cas de la planche \u00e0 voile, c\u2019\u00e9tait l\u2019apparition d\u2019un nouveau mode de vie. Un des cas les plus fr\u00e9quents est l\u2019apparition et la disponibilit\u00e9 d\u2019un moyen technique nouveau. Un des cas les plus spectaculaires a \u00e9t\u00e9 la mise \u00e0 la disposition de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 dans tous les foyers (d\u00e9but du XXi\u00e8me). Il y a eu aussi l\u2019apparition de polym\u00e8res. Quelquefois le d\u00e9clenchement vient d\u2019une modification du contexte r\u00e9glementaire ou fiscal. Aujourd\u2019hui l\u2019apparition d\u2019Internet a cr\u00e9e chez les investisseurs une anticipation de cette avalanche d\u2019inventions, puis d\u2019innovations. C\u2019\u00e9tait autour de 2000, l\u2019anticipation a tourn\u00e9 en surchauffe sp\u00e9culative et s\u2019est termin\u00e9 en crash. Il n\u2019emp\u00eache qu\u2019\u00e0 terme Internet sera certainement le th\u00e9\u00e2tre de bien des innovations. Elles appara\u00eetront comme une avalanche aux yeux d&rsquo;un historien de la fin de XXIi\u00e8me si\u00e8cle mais en fait elles vont se d\u00e9velopper sur plusieurs d\u00e9cades. En mati\u00e8re d\u2019innovation les sp\u00e9culateurs oublient trop souvent que l\u2019homme et sa soci\u00e9t\u00e9 mettent du temps \u00e0 s\u2019adapter au changement et que ceci se fait par un processus d\u2019essais-erreurs qui finalement prend du temps.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[2] il est rappel\u00e9 ici que selon une loi sp\u00e9cifique aux USA l\u2019inventeur disposait alors d\u2019un d\u00e9lai de gr\u00e2ce d\u2019un an avant de d\u00e9poser un brevet. Pendant cette p\u00e9riode il peut divulguer voire commercialiser son invention.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[3] Aujourd\u2019hui les frais de d\u00e9p\u00f4t d\u2019un brevet simple limit\u00e9 aux USA sont\u00a0de l\u2019ordre de 30000$. Il faut doubler la somme pour passe au niveau international. Les co\u00fbts s\u2019envolent ensuite quand apr\u00e8s examen il s\u2019agit d\u2019enregistrer et d\u2019\u00e9tendre vers l\u2019\u00e9tranger.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[4] On se souviendra que Hewlett Pakard a vu le jour dans un petit garage de Palo Alto. Le modeste \u00e9difice est aujourd\u2019hui l\u2019objet d\u2019un effort de conservation de la part de HP\u00a0: effort m\u00e9ritoire dans une Californie o\u00f9 traditionnellement les maisons ne vivent gu\u00e8re plus longtemps que les mariages ou les jobs. Stephen Wozniak et Steve Jobs ont fait, 40 ans plus tard, un remake du film en faisant d\u00e9marrer Apple dans un garage de Los Altos. Le mythe du garage est un mythe fort, tr\u00e8s symbolique de la d\u00e9marche d\u2019innovation. Il est si porteur qu\u2019un groupe de capital-risque de Silicon Valley a pris le nom de Garage Technology Ventures.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[5] Brevet Am\u00e9ricain US-3487800 d\u00e9livr\u00e9 le 6 Janvier 1970.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[6]\u00a0 L\u2019inventeur a du mal \u00e0 se d\u00e9tacher d\u2019un sentiment de propri\u00e9t\u00e9 de l\u2019invention\u00a0; c\u2019est son enfant, donc elle lui appartient. Chaque fois qu\u2019il voit le produit il y voit l\u2019invention. Ce qu\u2019il voit c\u2019est que sans son apport ce produit n\u2019existerait pas. Il y a une relation \u00e9motionnelle et irrationnelle entre l\u2019auteur et ce qu\u2019il pense avoir cr\u00e9e.\u00a0 En revanche on peut voir l\u2019innovateur comme un entrepreneur qui se sp\u00e9cialise dans des projets tr\u00e8s risqu\u00e9s. Il prend une invention et essaye de la transformer en produit. L\u2019op\u00e9ration exige des efforts complexes et co-ordonn\u00e9s. Il demande aussi \u00e9norm\u00e9ment d\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 dans les domaines du marketing, du business model, voire des modes de financement. Quand il voit le produit final, notre innovateur voit en lui tous ses efforts et ceux de ses investisseurs. Tout cela, bien s\u00fbr, exige un retour tr\u00e8s l\u00e9gitime, ceci d\u2019autant plus qu\u2019il y a un risque d\u2019\u00e9chec consid\u00e9rable attach\u00e9 \u00e0 tout processus d\u2019innovation. Il faut donc payer avec un coup gagnant beaucoup de coups qui ont fait long feu.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 dans l\u2019absolu la confrontation de ces deux points de vue est charg\u00e9e d\u2019un potentiel conflictuel. Il y a un facteur aggravant\u00a0: au moment m\u00eame ou il faut prendre des d\u00e9cisions souvent irr\u00e9versibles sur le partage des b\u00e9n\u00e9fices (si b\u00e9n\u00e9fice il y a), le projet est alors noy\u00e9 dans un oc\u00e9an d\u2019incertitudes. C\u2019est le lot des premi\u00e8res phases de l\u2019innovation\u00a0: l\u2019invention va-t-elle vraiment marcher\u00a0?\u00a0; la nouveaut\u00e9 sera \u2013t-elle accept\u00e9e\u00a0?\u00a0; Quel prix les clients seront pr\u00eats \u00e0 mettre\u00a0? Chaque parti va lire avec son biais la boule de cristal, on ne parlera jamais de la m\u00eame chose, on va droit vers le dialogue de sourds.<\/p>\n<p>[7] On rappellera que pour un produit grand public, il est tr\u00e8s heureux d\u2019avoir un petit march\u00e9 test. Les lancements \u00e0 grande \u00e9chelle sont tr\u00e8s risqu\u00e9s. C\u2019est encore mieux quand ce petit march\u00e9 contient beaucoup de leaders d\u2019opinion. C\u2019\u00e9tait le cas pour les surfeurs de Californie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[8]\u00a0 L\u2019\u00e9tat octroie un brevet. Ce brevet donne au b\u00e9n\u00e9ficiaire l\u2019exclusivit\u00e9 d\u2019exploitation de l\u2019invention, mais l\u2019\u00e9tat n\u2019assure pas les actions de police qui font que ce droit est respect\u00e9. C\u2019est au b\u00e9n\u00e9ficiaire du brevet de faire la police, d\u2019\u00e9tablir un dossier d\u2019accusation solide et d\u2019attaquer en justice les contrefacteurs et ce sera au juge de d\u00e9cider de la peine et du d\u00e9dommagement qui seront prescrits.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[9] La m\u00e8re d\u2019un citoyen Anglais est cr\u00e9dible quoiqu\u2019il arrive.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[10] Le num\u00e9ro du brevet r\u00e9vis\u00e9 est Re.31167, sorti en Mars 1987.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[11] Pour les amateurs de jargon brevet, voici le texte de la revendication n\u00b01 de US3487800\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Wind propelled apparatus comprising body means adapted to support a user and wind-propulsion means pivotally associated with said body means and adapted to receive wind for motive power for said apparatus, said propulsion means comprising a mast, a joint for mounting said mast on said body means a sail and means for extending laterally from said mast, the position of said propulsion means being controllable by said user, said propulsion means being substantially free from potential restraint in the absence of said user, said joint having a plurality of axes of rotation whereby said sail fre falls along any of a plurality of vertical planes upon release by said user.<\/em><\/p>\n<p>On y trouve seulement le joint universel. Apr\u00e8s la connaissance de l\u2019art ant\u00e9rieur de Chilvers et Darby, les contrefacteurs avaient la partie belle. On ne voit appara\u00eetre un esquif que dans la revendication 6, mais il n\u2019est d\u00e9finit que comme \u00ab\u00a0watercraft\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>[\/et_pb_text][et_pb_post_nav _builder_version=\u00a0\u00bb3.14&Prime; prev_text=\u00a0\u00bbPrevious article\u00a0\u00bb next_text=\u00a0\u00bbNext article\u00a0\u00bb in_same_term=\u00a0\u00bbon\u00a0\u00bb background_color=\u00a0\u00bb#3d59a1&Prime; title_font=\u00a0\u00bb|800|||||||\u00a0\u00bb title_text_color=\u00a0\u00bb#ffffff\u00a0\u00bb title_font_size=\u00a0\u00bb15px\u00a0\u00bb custom_padding=\u00a0\u00bb10px|10px|10px|10px\u00a0\u00bb border_radii=\u00a0\u00bbon|5px|5px|5px|5px\u00a0\u00bb border_width_all=\u00a0\u00bb1px\u00a0\u00bb border_color_all=\u00a0\u00bb#3d59a1&Prime; saved_tabs=\u00a0\u00bball\u00a0\u00bb custom_margin=\u00a0\u00bb30px|||\u00a0\u00bb global_module=\u00a0\u00bb8506&Prime; \/][\/et_pb_column][\/et_pb_row][\/et_pb_section]<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><div class=\"et_pb_row et_pb_row_0 et_pb_row_empty\">\n\t\t\t\t\n\t\t\t\t\n\t\t\t\t\n\t\t\t<\/div> Des conditions favorables \u00e0 l\u2019invention Du conflit \u00e9ternel entre l\u2019inventeur et l&rsquo;innovateur Et de la vertu des premiers march\u00e9s. L\u2019essor des vacances sur la plage C\u2019est vers les ann\u00e9es 1820 que la duchesse de Berry, belle fille de Charles X, inspir\u00e9e par la cour Anglaise, lan\u00e7a en France la mode des bains de mer. 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Comme tous les changements de mode de vie, ce n\u2019est que lentement que le mouvement pris de l\u2019ampleur en gagnant graduellement le reste de la pyramide sociale, g\u00e9n\u00e9rations par g\u00e9n\u00e9rations et classes par classes. A la belle \u00e9poque la bourgeoisie a investi les rivages. Villas et casinos se construisent. De petits ports de p\u00eache comme Deauville, Biarritz ou Montreux, deviennent de villes baln\u00e9aires. En 1900, le r\u00e9seau ferroviaire est maintenant tr\u00e8s d\u00e9velopp\u00e9, c\u2019est donc en train que se font les premi\u00e8re transhumances estivales. En France, c\u2019est une g\u00e9n\u00e9ration plus tard, avec le Front Popu, que viennent les premiers signes de d\u00e9mocratisation. Quelques prolos arrivent jusqu\u2019\u00e0 la plage en tandem ou en side-car. Mais finalement \u00e7a n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s que le monde se soit remis des tourments de la derni\u00e8re grande guerre, avec la grande reprise \u00e9conomique des ann\u00e9es 50-60, que la plage est devenu la destination premi\u00e8re d\u2019un tourisme de masse. J\u2019en \u00e9tais \u00e0 cette \u00e9poque.<\/p><p>Tout compte fait, la plage quel ennui\u00a0! En effet, comme tous les ados de ma g\u00e9n\u00e9ration, j\u2019ai beaucoup tra\u00een\u00e9 sur la plage, une sorte de devoir de vacance incontournable. Dans le fond, sans vouloir le dire ouvertement, je m\u2019y ennuyais souvent. Le sable et le soleil rendent la lecture inconfortable, la foule emp\u00eache que l\u2019on courre apr\u00e8s un ballon, l\u2019eau du bain finit par \u00eatre froide et celle de la bouteille finit par \u00eatre ti\u00e8de. Sans parler des mioches et des transistors\u2026 Heureusement il y avait eu Bikini, une des rares bombes atomiques qui ait eu des retomb\u00e9es positives.<\/p><p><!--nextpage--><\/p><h3>Des conditions propices \u00e0 l\u2019invention<\/h3><p>Ainsi, dans les ann\u00e9es 60, la majorit\u00e9 des populations des pays d\u00e9velopp\u00e9s \u00e9tait atteintes de plagisme r\u00e9current. Les plus acharn\u00e9s \u00e9taient et restent les Europ\u00e9ens, grands amateurs de cong\u00e9 pay\u00e9. Des foules de jeunes et de moins jeunes se retrouvaient sur la plage avec, en arri\u00e8re plan, un besoin d\u2019action insatisfait. Le march\u00e9 \u00e9tait l\u00e0. Beaucoup de produits ont \u00e9t\u00e9 propos\u00e9s aux foules des bords de l\u2019eau en guise de \u00ab\u00a0jeux de plage\u00a0\u00bb. Si la pelle et le petit seau ont satisfait les minots, les ados voire leurs parents restaient un peu sur leur faim avec les jokaris, badminton et autres cerfs volants probablement parce que toutes ces options restaient confin\u00e9es \u00e0 cette bande de sable \u00e9troite et surpeupl\u00e9e.<\/p><p>Il y avait bien le surf. L\u2019ouverture vers le large, la glisse grisante en font une option gagnante. Au spectacle des quelques h\u00e9ro\u00efques pr\u00e9curseurs exhibant leurs prouesses les n\u00e9ophytes faisaient face avec sto\u00efcisme aux difficult\u00e9s de l\u2019apprentissage. Toutefois, quelque soit la d\u00e9termination des candidats, pour surfer il faut des vagues, de bonnes vagues. Et de fait, l\u00e0 o\u00f9 il y a r\u00e9guli\u00e8rement assez de vagues, le surf est devenu et reste une activit\u00e9 d\u2019\u00e9lection. Mais le surf restera un march\u00e9 de niche car les bons \u00ab\u00a0spots\u00a0\u00bb sont rares et la m\u00e9t\u00e9o reste capricieuse. Donc, dans ces ann\u00e9es 60, en dehors de quelques chanceux \u00e0 Hawaii, Malibu ou Biarritz, le gros de la troupe des estivants restaient donc sur le sable, dans l\u2019attente d\u2019une bonne id\u00e9e.<\/p><p>Un march\u00e9 en attente d\u2019une offre, voil\u00e0 une situation qui rend les inventions en parall\u00e8le tr\u00e8s probables[1]\u00a0: un besoin confus\u00e9ment ressenti par des millions de gens occup\u00e9s \u00e0 ne pas faire grand chose et, parmi eux, la petite proportion habituelle d\u2019individus curieux et inventifs, l\u2019esprit en vacances et pr\u00eats \u00e0 ruminer toutes id\u00e9es de passage. Tout ce qui peut \u00eatre invent\u00e9 va l\u2019\u00eatre, c\u2019est in\u00e9luctable et plut\u00f4t deux fois qu\u2019une. On rencontre ce m\u00e9canisme d\u2019avalanche inventive dans bien d\u2019autres contextes. Il est de fait que la planche \u00e0 voile fut invent\u00e9e ind\u00e9pendamment au moins trois fois, en trois lieux diff\u00e9rents et ceci dans une p\u00e9riode de quelques ann\u00e9es. Voici l\u2019histoire, du moins ce qu\u2019on en sait.<\/p><p><!--nextpage--><\/p><h3>Les jeux inventifs d\u2019un moussaillon Anglais<\/h3><p>Le premier inventeur \u00e0 entrer en sc\u00e8ne fut Peter Chilvers, un gamin anglais de 12 ans. C\u2019est la fin des ann\u00e9es 50 et Peter passe r\u00e9guli\u00e8rement ses vacances du cot\u00e9 de Hayling Island pr\u00e8s de Portsmouth. C\u2019est l\u00e0 un des hauts lieux de la marine Britannique, et le tr\u00e8s jeune Peter fait honneur \u00e0 son sang. Il pratique le d\u00e9riveur depuis fort longtemps d\u00e9j\u00e0\u00a0; il s\u2019est aussi construit diverses embarcations en contreplaqu\u00e9. En 58, Peter cherche \u00e0 renouveler l\u2019int\u00e9r\u00eat du jeu. Il lui vint l\u2019id\u00e9e de faire une barque, disons plut\u00f4t un ponton, o\u00f9 il se tiendrait debout et ma\u00eetriserait sa voile avec ses bras. Il avait en t\u00eate une sorte de corps \u00e0 corps ludique avec le vent. Il bricole un joint universel \u00e0 la basse du mat et un wishbone en teck, sorte de b\u00f4me remont\u00e9e \u00e0 la hauteur des bras. Il avait pr\u00e9vu un safran man\u0153uvr\u00e9 avec le pied, il d\u00e9couvrira \u00e0 l\u2019usage qu\u2019il peut m\u00eame s\u2019en passer. En effet au fil de son apprentissage il parvient \u00e0 ajuster son cap rien qu\u2019en en jouant avec la position de la voile et de son corps soit vers l\u2019avant de l\u2019esquif (pour abattre), soit vers l\u2019arri\u00e8re (pour remonter au vent). Peter apprend ainsi les fondements de la man\u0153uvre de ce qui sera un jour la planche \u00e0 voile. Il r\u00e9ussi \u00e0 prendre de la vitesse en compensant de tout son poids la force du vent, il sera pour quelques ann\u00e9es la seule personne (connue) au monde \u00e0 avoir tir\u00e9 quelques bords pendue \u00e0 un wishbone. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 60, les souvenirs de cet \u00e9v\u00e8nement se dissipe doucement dans la m\u00e9moire de quelques rares t\u00e9moins, le mat\u00e9riel de Peter pourrit dans un coin alors qu\u2019il part vers de nouvelles aventures, il va \u00e0 l\u2019universit\u00e9 puis il entre chez Lotus (les voitures de sport) o\u00f9 il s\u2019occupera de mat\u00e9riaux composites. L\u2019invention du jeune Chilvers n\u2019eut d\u2019autres cons\u00e9quences que le plaisir du jeu. Ni lui, ni son entourage n\u2019en ont per\u00e7u le potentiel commercial, l\u2019id\u00e9e de faire un brevet n\u2019a effleur\u00e9 personne. C\u2019\u00e9tait \u00e0 peine une invention, car on a manqu\u00e9 d\u2019y voir une valeur potentielle.<\/p><p><!--nextpage--><\/p><h3>L\u2019id\u00e9e refait surface en Pennsylvanie<\/h3><p>Chronologiquement, le second inventeur fut Newman Darby, un jeune homme du Maryland qui passait ses vacances au bord d\u2019un lac de Pennsylvanie. Il a fait des \u00e9tudes d\u2019Art Graphique, il est peintre d\u2019enseigne comme son p\u00e8re. Newman \u00e9tait un inventeur compulsif. Sa passion c\u2019\u00e9tait les bateaux. A 25 ans il invente le \u00ab\u00a0Darby Dory\u00a0\u00bb, un bateau pliant \u00e0 rame. Pendant 5 ans il va chercher autour du th\u00e8me de la voile tenue par la force des bras. Il a rapidement pris conscience qu\u2019on pouvait diriger son esquif sans gouvernail, juste en basculant la voile vers l\u2019avant ou l\u2019arri\u00e8re. Sa petite amie, Naomie se joint \u00e0 l\u2019effort de recherche. Newman finit par l\u2019\u00e9pouser en 1964, il a alors 36 ans. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette m\u00eame ann\u00e9e que navigue leur version de la planche \u00e0 voile. Les \u00e9l\u00e9ments essentiels de la planche d\u2019aujourd\u2019hui sont pr\u00e9sents\u00a0: un flotteur sur lequel on tient debout, une d\u00e9rive centrale, pas de gouvernail, une voile tenue avec la force des bras et plant\u00e9e dans le flotteur via un joint universel. Mais leur proposition a deux points faibles, d\u2019une part le flotteur (sorte de rectangle hideux) et d\u2019autre par\nt la voile en losange. Certes, l\u2019\u00e9quipe de Darby affirme avoir eu dans ses cartons une voile triangulaire dite des Bermudes comme celle qui anime les planches d\u2019aujourd\u2019hui. Mais le produit qu\u2019ils vont proposer au march\u00e9 fait le choix d\u2019une voile sym\u00e9trique en losange, sorte de cerf-volant plant\u00e9 par la pointe au beau milieu de la planche. La premi\u00e8re voile prototype a \u00e9t\u00e9 cousue par Naomie elle m\u00eame. L\u2019objet est loin d\u2019\u00eatre parfait mais il navigue au grand plaisir des \u00e9poux-inventeurs et de leurs amis.<\/p>[caption id=\"attachment_2563\" align=\"alignleft\" width=\"154\"]<a href=\"http:\/\/open-organization.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/planche-\u00e0-voile-2.png\"><img class=\"wp-image-2563 size-full\" src=\"http:\/\/open-organization.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/planche-\u00e0-voile-2.png\" alt=\"planche \u00e0 voile 2\" width=\"154\" height=\"208\" \/><\/a> Image frontale de la brochure commerciale de Darby Industry[\/caption]<p>D\u00e8s 1965, Ken Darby, le fr\u00e8re, rejoint le club des enthousiastes. Il quitte son travail et le trio fonde la Darby Industry Inc. Ken est le manager, Newman l\u2019ing\u00e9nieur et Naomie s\u2019occupe des ventes et de la promotion. Une r\u00e9union solennelle r\u00e9uni le personnel de la jeune pousse, il faut trouver un nom \u00e0 ce nouvel l\u2019objet, on d\u00e9cide pour le \u00ab\u00a0Sailboard\u00a0\u00bb. Durant l\u2019\u00e9t\u00e9 65 une d\u00e9monstration est faite devant la presse et un article de 4 pages est effectivement publi\u00e9 dans \u00ab\u00a0Popular Sciences\u00a0\u00bb. Popular Sciences est une revue tr\u00e8s diffus\u00e9e aux USA. Elle combine vulgarisation et sensationnalisme autour des progr\u00e8s techniques. Elle a aussi des rubriques de bricolage, genre \u00ab\u00a0do-it-yourself\u00a0\u00bb. C\u2019est la revue de chevet de ceux qu\u2019on appelle aux USA les \u00ab\u00a0garage inventors\u00a0\u00bb. Newmann Darby est apparemment tr\u00e8s fier d\u2019\u00eatre dans \u00ab\u00a0Popular Sciences\u00a0\u00bb. La jeune compagnie se lance \u00e0 fond, les Darby\u2019s investissent dans un atelier de fabrication, ils commencent \u00e0 former des commerciaux et pr\u00e9parent, disent-il, un brevet[2]. Le formation des futurs vendeurs ne devait pas \u00eatre une mince affaire, il faut apprendre \u00e0 tenir sur la planche et ca ne devait pas \u00eatre facile. En effet c\u2019est un p\u00each\u00e9 originel du projet d\u2019innovation de Darby Industry de ne pas s\u2019appuyer sur un domaine sportif voisin. La barri\u00e8re \u00e0 franchir pour les premiers clients de Darby \u00e9tait consid\u00e9rable.<\/p><p>Pour exorciser cette menace, Darby Industry tente de communiquer une vision idyllique du sport avec la photo publicitaire qu\u2019ils mettent en avant dans leur brochure. On y voit une jeune femme navigant en proue avec son cerf-volant dans le dos. De fait, au moins dans cette posture, il devait \u00eatre devait \u00eatre difficile de survivre une ris\u00e9e. D\u00e9but 65, la Darby Industry lance le Sailboard sur le march\u00e9. L\u2019aventure industrielle fait vite long feu. Les revenus commerciaux ne viennent pas assez vite au regard des investissements. D\u00e9s la fin de la saison estivale 65, l\u2019argent vient \u00e0 manquer, les clients sont rares, pire un feu d\u00e9truit une partie de l\u2019atelier. Faute d\u2019argent le projet de brevet est abandonn\u00e9[3], il co\u00fbte trop cher. En Septembre 65, l\u2019espoir de faire des ventes s\u2019amenuise avec l\u2019hiver qui s\u2019approche. Darby Industry Inc., ayant besoin d\u2019argent frais, d\u00e9cide de vendre son invention sous forme de plan-patron par l\u2019interm\u00e9diaire de petites annonces dans \u00ab\u00a0Popular Sciences\u00a0\u00bb. Quelques articles dans la presse pour hobbyistes suivent, quelques fabricants locaux de bateaux montrent un int\u00e9r\u00eat tr\u00e8s circonspect. En Ao\u00fbt 66, une autre saison est pass\u00e9e et le bilan est d\u00e9sastreux. L\u2019entreprise a construit 160 planches et perd un peu plus d\u2019argent chaque fois qu\u2019elle en vend une. Ken Darby met fin au Sailboard et la compagnie se r\u00e9fugient dans la fabrication de barques, bassins et baignoires en r\u00e9sine. Fin (temporaire) de l\u2019affaire. Il y a eu invention, et le projet a capot\u00e9 \u00e0 la fin de sa phase d\u2019innovation, au moment de sa confrontation avec le march\u00e9. Il y a eu deux faiblesses dans la d\u00e9marche, l\u2019ing\u00e9nierie du produit \u00e9tait assez pauvre et la strat\u00e9gie commerciale centr\u00e9e sur les bricoleurs de la c\u00f4te Est \u00e9tait compl\u00e8tement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du sujet.<\/p><p><!--nextpage--><\/p><h3>Les amis Californiens et la Malibu \u00e0 voile<\/h3><p>La courte aventure des Darby est rest\u00e9e tr\u00e8s confidentielle, confin\u00e9e au cercle \u00e9troit des G\u00e9o Trouve-Tout et autres marins d\u2019eau douce de la c\u00f4te Est. La saga du Sailboard n\u2019est pas connue ni en Californie, ni en Europe. A coup s\u00fbr, aucun membre du groupe des Beach Boys, anc\u00eatre des boys-bands, dont la l\u00e9gende commence pr\u00e9cis\u00e9ment dans les ann\u00e9es 60, n\u2019avait entendu parler du Sailboard. C\u2019est quelque part du c\u00f4t\u00e9 de Santa Monica qu\u2019une nouvelle paire d\u2019inventeurs fait son entr\u00e9e en sc\u00e8ne. Jim Drake est un brillant ing\u00e9nieur a\u00e9ronautique form\u00e9 \u00e0 Stanford. Hoyle Schweitzer est un jeune businessman qui vient de monter une start-up d\u2019informatique (d\u00e9j\u00e0\u00a0!). Les deux sont Californiens de naissance, ils sont voisins dans la banlieue Nord Ouest de Los Angeles, leurs femmes sont amies, ils vont souvent ensemble en famille \u00e0 la plage. Ils ont l\u2019un est l\u2019autre une bonne trentaine, ils repr\u00e9sentent l\u2019arch\u00e9type du succ\u00e8s pour la c\u00f4te Ouest des ann\u00e9es 60. Ce duo est int\u00e9ressant car chacun y personnifie un des personnages type de la com\u00e9die de l\u2019innovation\u00a0: l\u2019inventeur et l\u2019innovateur. Comme tous les gens de la c\u00f4te Ouest, ils pratiquent avec femmes et enfants toutes sortes de sport de plein air. Jim est un sp\u00e9cialiste de la voile, Hoyle est un surfeur aguerri.<\/p>[caption id=\"attachment_2564\" align=\"alignleft\" width=\"216\"]<a href=\"http:\/\/open-organization.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/planche-\u00e0-voile-3.png\"><img class=\"size-full wp-image-2564\" src=\"http:\/\/open-organization.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/planche-\u00e0-voile-3.png\" alt=\"Jim Drake \u2013 l\u2019inventeur (gauche) et Hoyle Schweitzer \u2013 l\u2019innovateur (droite) \" width=\"216\" height=\"130\" \/><\/a> Jim Drake \u2013 l\u2019inventeur (gauche) et Hoyle Schweitzer \u2013 l\u2019innovateur (droite)[\/caption]<p>En 1962, Jim a d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9 l\u2019id\u00e9e de cr\u00e9er un sport de glisse combinant l\u2019eau et le vent. C\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une conversation d\u2019apr\u00e8s boire avec un coll\u00e8gue. Il a un peu rumin\u00e9 l\u2019id\u00e9e mais sans trop la pousser, son travail a la priorit\u00e9. L\u2019id\u00e9e rebondit quand il en reparle avec Hoyle. Hoyle est d\u2019un naturel enthousiaste, il est aussi fan de surf\u00a0; quand Jim lui parle de sa vieille id\u00e9e, il adore le concept. Les comp\u00e8res d\u00e9cident d\u2019essayer de greffer cette id\u00e9e sur une \u00ab\u00a0Malibu\u00a0\u00bb, nom usuel des longboards de surf des ann\u00e9es 60, les premi\u00e8res \u00e0 \u00eatre faites en mousse de polym\u00e8re. Jim, pouss\u00e9 par Hoyle reprend sa r\u00e9flexion, il bricole dans son garage, lieu mythique de la cr\u00e9ativit\u00e9 et de l\u2019esprit d\u2019entreprise, surtout en Californie[4]\u00a0!<\/p><p>\u00a0<\/p><p>Jim est un excellent ing\u00e9nieur, il th\u00e9orise son approche inventive. En raisonnant sur la question d\u2019une man\u0153uvre sans gouvernail il \u00e9labore par d\u00e9duction le principe du basculement avant arri\u00e8re de la voile. Donc, apr\u00e8s bien des m\u00e9ditations, Jim calcule les \u00e9l\u00e9ments et trace les plans. Il fait assembler la voile par un professionnel. Il lamine lui m\u00eame un wishbone cintr\u00e9 \u00e0 partir de lattes de pin. Il n\u2019est pas encore tr\u00e8s s\u00fbr au sujet du meilleur design pour l\u2019articulation \u00e0 la base de la voile. Dans une d\u00e9marche de recherche m\u00e9thodique, il pr\u00e9pare deux versions, un joint universel et une articulation simple permettant la rotation avant arri\u00e8re du mat mais rigide lat\u00e9ralement. Quand Jim embarque la planche dans sa voiture pour le premier essai, elle est pratiquement conforme aux mod\u00e8les d\u2019aujourd\u2019hui. Ce matin l\u00e0, Jim avait oubli\u00e9 la d\u00e9rive dans son garage. C\u2019est sans elle que Jim fera les premiers essais, le 15 Mai 1967 \u00e0 Marina del Rey. D\u00e8s qu\u2019il a mis \u00e0 l\u2019eau la premi\u00e8re version avec un axe semi-rigide, notre ing\u00e9nieur comprend que le joint universel est la bonne solution. Il \u00e9change sur le champ l\u2019articulation \u00e0 la base du mat. Il est maintenant pr\u00eat, il veut se lancer mai\ns \u00e0 cet instant il doit faire face \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 incontournable\u00a0: m\u00eame les meilleurs ing\u00e9nieurs ne peuvent penser \u00e0 tout\u00a0! Debout sur la planche, il n\u2019arrive pas \u00e0 attraper la voile pour la remonter \u00e0 la verticale. Heureusement il y a d\u00e9j\u00e0 du monde sur la plage, il se fait aider par un copain qui s\u2019immerge et lui tend la voile. Jim prend un peu le vent, tombe beaucoup\u00a0; la planche est assez instable sans la d\u00e9rive, mais ce premier test n\u2019est pas enti\u00e8rement d\u00e9cevant.. Sur la route du retour apr\u00e8s cette matin\u00e9e \u00e9puisante, Jim rumine au volant et finalement trouve l\u2019id\u00e9e qui lui manque, le bout (de corde) qui deviendra le \u00ab\u00a0uphaul\u00a0\u00bb ou tire-veille lequel permet de redresser la voile sans peine. Les essais suivants sont moins p\u00e9nibles. Bon an mal an, Jim Drake fait donc ses premiers pas sur l\u2019eau, il est le premier \u00e0 conna\u00eetre la gal\u00e8re de l\u2019auto-apprentissage de la voile sur un longboard, une embarcation moins stable que les quasis pontons de Peter Chilvers et Newman Darby. Son ami Hoyle rejoint tr\u00e8s vite les essais, il est plus agile et plus athl\u00e9tique que Jim et surtout c\u2019est un surfeur d\u2019exp\u00e9rience qui a d\u00e9j\u00e0 tous les bons \u00e9quilibres. Il apprendra avec facilit\u00e9 et deviendra tr\u00e8s vite un champion. C\u2019est lui qui va concevoir les figures essentielles, en particulier les man\u0153uvres de virement de bord.<\/p><p><!--nextpage--><\/p><h3>Le projet commence \u00e0 changer de main<\/h3><p>L\u2019enthousiasme de Hoyle va grandissant. Il voit tr\u00e8s clairement le potentiel commercial de ce nouveau produit. Jim est tr\u00e8s content de ce qui arrive, mais lui-m\u00eame ne voit plus tr\u00e8s bien quoi faire maintenant. En tout cas il a du mal \u00e0 positionner cette invention dans son propre avenir. Quoiqu\u2019il en soit, le petit cercle des amis autour de Jim et Hoyle f\u00eatent joyeusement la naissance de l\u2019invention. Ils cherchent un nom de bapt\u00eame, pensent \u00e0 utiliser \u00ab\u00a0Skate\u00a0\u00bb, un mot qui sugg\u00e8re l\u2019effet de glisse que procure l\u2019engin, mais ils apprennent que ce nom est d\u00e9j\u00e0 enregistr\u00e9 en tant que \u00ab\u00a0trademark\u00a0\u00bb pour un d\u00e9riveur. Un copain en vacance sur la plage leur donne l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0Windsurf\u00a0\u00bb. Ce nouveau nom fait l\u2019unanimit\u00e9 et il a le m\u00e9rite de souligner d\u2019entr\u00e9e la filiation entre la planche \u00e0 voile et le surf. Jim et Hoyle commencent \u00e0 pr\u00e9parer les bases d\u2019un lancement commercial de leur enfant. Hoyle s\u2019occupe de fonder une compagnie dont le nom sera Windsurfing International.<\/p>[caption id=\"attachment_2565\" align=\"alignleft\" width=\"144\"]<a href=\"http:\/\/open-organization.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/planche-\u00e0-voile-4.png\"><img class=\"wp-image-2565 size-full\" src=\"http:\/\/open-organization.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/planche-\u00e0-voile-4.png\" alt=\"planche \u00e0 voile 4\" width=\"144\" height=\"180\" \/><\/a> Figure principale du brevet US3487800 par Jim Drake et Hoyle Schweitzer. Ce dessin est fait de la main m\u00eame de Jim.[\/caption]<p>Vient alors la premi\u00e8re fausse note, Hoyle met la compagnie \u00e0 son seul nom sans le dire \u00e0 Jim. Pourtant la compagnie est domicili\u00e9e chez Jim. Ce petit d\u00e9tail sera un de ceux qui feront partir la poudre plus tard. Il est possible que Jim ai eu acc\u00e8s \u00e0 l\u2019information, et que, comme beaucoup d\u2019inventeurs, un peu absent il ne s\u2019en soit pas souvenu. Mais il est aussi possible que Hoyle, en bon businessman, ai g\u00e9r\u00e9 ses int\u00e9r\u00eats personnels en priorit\u00e9. Il est de fait qu\u2019en moyenne les profils psychologiques des \u00ab\u00a0innovateurs\u00a0\u00bb et des \u00ab\u00a0inventeurs\u00a0\u00bb sont d\u00e9cal\u00e9s. Dans le conflit r\u00e9current qui oppose ces deux personnages, c\u2019est quasiment toujours l\u2019innovateur qui filoute l\u2019autre. En contrepartie c\u2019est l\u2019inventeur qui trop souvent confond r\u00eave et r\u00e9alit\u00e9. Mais au moins dans le Santa Monica des ann\u00e9es 60, les deux (encore) amis pensent aussi \u00e0 breveter. Jim rassemble les \u00e9l\u00e9ments techniques et fait peaufiner la demande par un agent de brevet. L\u2019enthousiasme du moment les conduira \u00e0 faire une petite faute d\u2019orgueil dans la r\u00e9daction du brevet. On verra plus tard les cons\u00e9quences de cette faille. Le projet de brevet sera d\u00e9pos\u00e9 en Mars 68 au nom des deux auteurs Jim Drake et Hoyle Schweitzer. En fait, le vrai point faible de ce d\u00e9p\u00f4t, c\u2019est que le brevet a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9 sans connaissance de l\u2019art ant\u00e9rieur. A la d\u00e9charge de Jim et Hoyle, pas plus qu\u2019eux l\u2019examinateur de l\u2019USPTO ne d\u00e9couvrira l\u2019existence d\u2019un art ant\u00e9rieur\u00a0: il n\u2019y a rien d\u2019\u00e9crit sur les jeux de Peter Chilvers et les souvenirs des essais de Darby sont bien cach\u00e9s dans une litt\u00e9rature mal r\u00e9pertori\u00e9e. Le brevet sera donc accord\u00e9 par l\u2019USPTO d\u00e9but 1970[5]. Voil\u00e0 bien une des rares fois o\u00f9 je n\u2019ai pas envie de jeter la pierre \u00e0 l'USPTO cette administration des brevets par trop souvent laxiste.<\/p><p><!--nextpage--><\/p><h3>F\u00e2cherie entre Jim, l\u2019inventeur et Hoyle l\u2019innovateur<\/h3><p>C\u2019est \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la phase lourde de l\u2019innovation, quand on doit prendre \u00e0 bras le corps les probl\u00e8mes de production et de commercialisation, que Hoyle perd sa petite entreprise d\u2019ordinateurs. Les d\u00e9buts de toute grande industrie sont toujours tr\u00e8s turbulents et dans les ann\u00e9es 60-70 la jeune informatique conna\u00eet beaucoup de naissances pr\u00e9matur\u00e9es et de mortalit\u00e9 parmi ses start-up\u2019s. Mais en Californie voir couler sa bo\u00eete \u00e7a n\u2019est pas un drame, on efface tout et on recommence avec un peu plus de chance puisqu\u2019avec un peu plus d\u2019exp\u00e9rience. Hoyle devient donc disponible et se lance \u00e0 fond dans Windsurfing International. Il commence la fabrication des premiers exemplaires de planche dans\u2026 devinez o\u00f9,\u2026son garage\u00a0! En effet le garage n\u2019est pas tant l\u2019endroit o\u00f9 naissent les inventions que le lieu id\u00e9al pour la premi\u00e8re phase de croissance du projet d\u2019innovation, p\u00e9riode tr\u00e8s critique, celle o\u00f9 les risques sont encore tr\u00e8s grands et o\u00f9 le poids d\u2019un loyer ou le fil \u00e0 la patte d\u2019un bail peuvent \u00e0 eux seuls rendre non-viable un embryon d\u2019entreprise. Qui plus est, dans son garage on peut travailler 16 heures par jour sans perdre de temps. On peut aussi appeler facilement sa femme, sa famille, les copains, voire les voisins \u00e0 la rescousse. De fait, Diane, \u00e9pouse de Hoyle, s\u2019implique elle aussi \u00e0 fond dans Windsurfing Int. Les premiers acheteurs de planches \u00e0 voile sont les surfeurs des plages du coin. On est en plein dans la p\u00e9riode hippie, les surfeurs forment une communaut\u00e9 qui vit litt\u00e9ralement sur les plages, elle constitue un r\u00e9seau tr\u00e8s interconnect\u00e9, les modes se propagent vite de plage \u00e0 plage. C\u2019est le bon point d\u2019entr\u00e9e pour ce march\u00e9. A la diff\u00e9rence de Darby Industry, les comp\u00e8res de Windsurfing International ont mis dans le mille en s'appuyant sur la communaut\u00e9 des surfeurs californiens pour le lancement de ce nouveau produit. Un surfeur n\u2019a pas trop de difficult\u00e9 \u00e0 se mettre \u00e0 la planche \u00e0 voile. D\u2019autre part il est tr\u00e8s disponible car il y a bien des jours o\u00f9 il n\u2019y a pas beaucoup de vagues. Donc tout ce petit monde en bermuda s\u2019approprie l\u2019id\u00e9e avec enthousiasme, ajoute des am\u00e9liorations, invente de nouvelles man\u0153uvres. Hoyle se multiplie, il fait des d\u00e9monstrations, organise tr\u00e8s vite des comp\u00e9titions entre les premiers fans. Il met aussi en place les premiers \u00e9l\u00e9ments de la production. Les accessoires, au moins ceux qui sont en teck, seront fait \u00e0 Taiwan, mais Hoyle garde en Californie la fabrication de la planche elle m\u00eame. En effet \u00e0 la fin des ann\u00e9es 60 la production des planches de surf restait un artisanat. Les planches sont \u00ab\u00a0sign\u00e9es\u00a0\u00bb\u00a0! Hoyle lui aussi commence en artisan, il moule des planches de type Baja. Tr\u00e8s vite il va s\u2019associer avec Elmer Good, un industriel fabricant de containers en mousse (pour envelopper des missiles\u00a0!). Le compagnie Good & Hammond d\u00e9veloppera en collaboration avec Windsurfing International une technique, sorte de moulage centrifuge, qui rendra la production des planches plus industrielle. Hoyle et Diane organisent le flux de production, l\u2019assemblage final se fait toujours dans le garage des Schweitzer. Pendant ce temps Jim est de plus en plus absorb\u00e9 par so\nn \u00ab\u00a0vrai\u00a0\u00bb boulot. Il est parti travailler \u00e0 Washington DC. Comme il le dit avec un humour d\u00e9senchant\u00e9, il est all\u00e9 \u00ab\u00a0d\u00e9fendre la d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb en participant \u00e0 la mise en place du parapluie balistique. Du coup il ne contribue pas \u00e0 la construction de l\u2019entreprise, pire, il s\u2019en sentira bient\u00f4t exclu. La disparit\u00e9 des efforts irrite les Schweitzer qui se d\u00e9m\u00e8nent au service de la soci\u00e9t\u00e9. Hoyle commence \u00e0 faire pression sur Jim pour qu\u2019il lui c\u00e8de sa part du brevet. Jim d\u00e9couvre \u00e0 l\u2019occasion que l\u2019entreprise n\u2019est m\u00eame pas \u00e0 son nom. La tension ira grandissante pendant deux ans. On ne sait pas quels coups bas ont \u00e9t\u00e9 port\u00e9s pendant cette p\u00e9riode. Ce que l\u2019on sait seulement c\u2019est que Jim a finit par vendre enti\u00e8rement sa part \u00e0 Hoyle, que les ex-amis se sont f\u00e2ch\u00e9s sans retour et que, trente ans plus tard aucun des deux ne peut parler de cette affaire sans laisser appara\u00eetre un m\u00e9lange complexe d\u2019embarras et d\u2019\u00e9motion.<\/p><p><!--nextpage--><\/p><h3>Le prix de l\u2019invention contre le b\u00e9n\u00e9fice de l\u2019innovation<\/h3><p>Donc de guerre lasse, en 1972, Jim vend \u00e0 Hoyle sa part du brevet. C\u2019est pratiquement le seul actif, intangible mais n\u00e9anmoins pr\u00e9cieux, de Windsurf International. La session se fera pour 36000 $ cash. C\u2019est 4 \u00e0 5 ans du revenu moyen d\u2019un Am\u00e9ricain de l\u2019\u00e9poque, disons, \u00e0 peu pr\u00e8s, un an du salaire de Jim. C\u2019est beaucoup pour quelques week-ends ludiques pass\u00e9s \u00e0 bricoler dans son garage mais c\u2019est peu au regard du volume de business qui, peut-\u00eatre, va d\u00e9coller. L\u2019appr\u00e9ciation de la valeur financi\u00e8re d\u2019une invention varie \u00e9norm\u00e9ment suivant le point de vue, ce diff\u00e9rentiel est le fondement m\u00eame du conflit latent entre l\u2019inventeur et l\u2019innovateur. Ce conflit est inscrit dans la logique du destin tout autant que le conflit p\u00e8re\/fils[6]. Prenons un peu de recul, un an de salaire, je trouve le prix pay\u00e9 \u00e0 Jim assez raisonnable, disons que c\u2019est un compromis honorable. Certes Hoyle a plus tard accumul\u00e9 des sommes bien plus grandes, mais il y a mis son temps, son \u00e9nergie, et son sens des affaires. A l\u2019oppos\u00e9 Jim ne voulait ou ne pouvait pas s\u2019impliquer dans la phase industrielle de l\u2019innovation. Il a re\u00e7u le prix de son invention, pay\u00e9 net, avant m\u00eame que l\u2019on sache si Windsurfing International pouvait vraiment devenir un vrai succ\u00e8s. Certes Jim garde l\u2019impression d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 flou\u00e9 car il a appris plus tard que Hoyle, au moment m\u00eame de son offre de rachat, avait d\u00e9j\u00e0 pratiquement en poche un tr\u00e8s gros contrat de licence avec un partenaire Hollandais. Qui de Jim ou de Hoyle avait raison\u00a0? Qui d\u00e9fendriez-vous, l\u2019inventeur flou\u00e9, ou le businessman encombr\u00e9 par l\u2019ego de son ing\u00e9nieur\u00a0? Votre opinion nous dira si vous \u00eates plut\u00f4t un inventeur ou un innovateur. En fait, il n\u2019y a pas de bonne r\u00e9ponse \u00e0 cette question parce que c\u2019est la question elle m\u00eame qui est mauvaise. Jim et Hoyle ont eu tous les deux tort d\u2019en \u00eatre arriv\u00e9 \u00e0 la crise. Il fallait parler de tout cela bien avant. Le succ\u00e8s de l\u2019aventure qu\u2019est l\u2019innovation r\u00e9clame une collaboration harmonieuse entre les deux talents et un passage de t\u00e9moin sans heurt entre inventeur et innovateur. En arriver au conflit est une faute pour quiconque a la responsabilit\u00e9 dans la conduite du projet d\u2019innovation. Il est clair que dans les cas ou il existe un troisi\u00e8me pouvoir, par exemple le patron de la branche dans un groupe ou le repr\u00e9sentant du capital-risque dans une start-up, le conflit doit rester sous contr\u00f4le. Les cas qui sentent d\u2019embl\u00e9e la poudre sont les projets o\u00f9 innovateur et inventeur sont seuls propri\u00e9taires, et pour lesquels l\u2019alliance s\u2019est scell\u00e9e dans l\u2019enthousiasme des d\u00e9buts sans vraiment prendre la mesure des difficult\u00e9s du parcours \u00e0 venir.<\/p><p><!--nextpage--><\/p><h3>Windsurf International prend le large, quelques craquements dans la cale.<\/h3><p>Les beach boys de Californie ont repr\u00e9sent\u00e9 le march\u00e9 de d\u00e9marrage id\u00e9al. Ils ont assur\u00e9 le premier succ\u00e8s commercial, ils ont permis un test en vrai grandeur du produit. La r\u00e9ponse de ce premier march\u00e9 a donn\u00e9 l\u2019occasion de mettre au point les derniers d\u00e9tails techniques[7], voire m\u00eame de peaufiner certains aspects commerciaux comme les canaux de distribution ou le prix ad\u00e9quat du produit. Mais le vrai march\u00e9 de volume viendra d\u2019Europe, l\u2019endroit du monde o\u00f9 il y a \u00e0 la fois peu de vagues propices au surf et grande foule sur les plages. Les premiers ont \u00e9t\u00e9 les nordiques. C\u2019est un fait qu\u2019en Europe du Nord on pr\u00e9f\u00e8re tr\u00e8s nettement l\u2019exercice physique \u00e0 la sieste. C\u2019est vers la Su\u00e8de qu\u2019est parti le premier container de 40 planches de Winsurfing International. Bien d\u2019autres suivrons vers la Hollande, l\u2019Allemagne, puis tous le reste de l\u2019Europe.<\/p><p>Dans le contexte d\u2019une innovation de la nature du Windsurfing, un brevet est fondamental. Il n\u2019y a pas de difficult\u00e9s techniques s\u00e9rieuses \u00e0 fabriquer une planche a voile. Il n\u2019y pas vraiment de barri\u00e8re technologique. N\u2019importe quel chantier naval de plaisance, qu\u2019il soit \u00e0 Malm\u00f6 ou \u00e0 Saint-Gilles-Croix de Vie, pouvait rassembler rapidement les moyens de production et tenter de prendre un part de ce nouveau march\u00e9 en pleine croissance. Hoyle avait tr\u00e8s bien compris ce point. Il a bien s\u00fbr demand\u00e9 l\u2019extension internationale du fameux brevet (on verra plus tard que cela n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 sans peine). Contractuellement il transformait tous ses partenaires \u00e0 l\u2019\u00e9tranger en licenci\u00e9s qui profitaient de l\u2019exclusivit\u00e9 mais aussi contribuaient \u00e0 la surveillance et la d\u00e9tection d\u2019\u00e9ventuels contrefacteurs. Hoyle avait toujours un avocat sous la main pour d\u00e9fendre ses droits[8]. A cause de la pr\u00e9pond\u00e9rance des Europ\u00e9ens dans ce march\u00e9, ceux ci ont rapidement r\u00e9clam\u00e9 la possibilit\u00e9 de fabriquer en Europe. Widsurfing International a alors octroy\u00e9 quelques licences de fabrication, mais gare a celui qui ne payait pas ses royalties.<\/p><p>D\u00e9fendre une position de pur collecteur de royalties est difficile. Les licenci\u00e9s payent de plus en plus \u00e0 contrec\u0153ur surtout quand l\u2019attrait de la nouveaut\u00e9 s\u2019estompe. Cette \u00ab\u00a0taxe\u00a0\u00bb d\u00e9riv\u00e9e de la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle est rapidement per\u00e7ue comme injuste et les licenci\u00e9s deviennent tr\u00e8s vite des partenaires d\u00e9loyaux pr\u00eats \u00e0 tout pour colmater cette fuite dans leurs comptes de r\u00e9sultat. Pour garder une l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 des royalties, il est tr\u00e8s sage d\u2019offrir un service en parall\u00e8le et ce pendant toute la dur\u00e9e de la licence. Ce service peut \u00eatre un acc\u00e8s \u00e0 un effort de recherche (am\u00e9liorations du produit, \u00e9largissement du march\u00e9), une position dans un lobby de standardisation, une image de marque ou tout autre service qui l\u00e9gitime tant soit peu la captation d\u2019une partie des revenus des licenci\u00e9s. C\u2019est une condition quasi-n\u00e9cessaire (mais parfois non suffisante) pour que les licenci\u00e9s restent des payeurs loyaux et fid\u00e8les. Dans le cas de Hoyle le service qu\u2019il offrait combinait la promotion du sport et la protection de l\u2019exclusivit\u00e9. Pour l\u2019exclusivit\u00e9 il avait ses avocats. Pour la promotion il a fait montre d\u2019une activit\u00e9 infatigable en organisant des comp\u00e9titions internationales, en cr\u00e9ant des h\u00e9ros embl\u00e9matiques (Robby Naish) et en contribuant \u00e0 la mise en place de f\u00e9d\u00e9rations nationales. Le fait est que la pratique du Windsurfing est mont\u00e9e en puissance tr\u00e8s vite. En une d\u00e9cade elle a gagn\u00e9 toute L\u2019Europe. Dans le d\u00e9but des ann\u00e9es 80 tout le monde sur les plages s\u2019escrimait \u00e0 tenir sur une planche \u00e0 voile. Une voiture sur deux dans les embouteillages vers la mer avait des planches sur le toit. C\u2019\u00e9tait devenu un fait de soci\u00e9t\u00e9 et un grand succ\u00e8s pour Winsurfing International\u00a0; ceci certes gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019ad\u00e9quation entre le produit et les besoins du march\u00e9, mais aussi gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019infatigable activit\u00e9 promotionnelle de Hoyle Schweitzer.<\/p><p>Pourtant on commence \u00e0 percevoir quelques fausses notes. Tout le business model de Hoyle Schweitzer est fond\u00e9 sur la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle. Il construit sur du\nsable puisqu\u2019un brevet ne dure que 20 ans et qu\u2019il n\u2019a pratiquement pas de recherche pour renouveler sa propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle. Il ma\u00eetrise de moins en moins la partie production. Ceci le positionne vis \u00e0 vis de ses interlocuteurs comme un homme qui n\u2019est l\u00e0 que pour une fortune rapide (\u00ab\u00a0a fast buck maker\u00a0\u00bb comme on dirait en Californie). Hoyle a aussi tendance \u00e0 inclure en vrac, la planche, le sport et les sportifs dans son domaine de propri\u00e9t\u00e9. Il a fond\u00e9 un magazine, Windsurfing, et il essaye par tous les moyens de garder l\u2019exclusivit\u00e9 de la communication dans \u00ab\u00a0son\u00a0\u00bb domaine. Les journalistes d\u00e9testent cette attitude. Un magazine Allemand, Surf, commence \u00e0 cultiver le terrain conflictuel entre Jim et Hoyle. Jim est glorifi\u00e9 comme le vrai inventeur et Hoyle devient l\u2019inf\u00e2me profiteur. En 1976 l\u2019histoire de Darby fait finalement surface. Newman commence \u00e0 r\u00e9aliser tout ce qu\u2019il a rat\u00e9 (du fait de sa propre maladresse) et il essaye de regagner \u00e0 l\u2019occasion un peu de notori\u00e9t\u00e9. Il clame dans les m\u00e9dias que c\u2019est lui le premier inventeur. Peter Chilvers d\u00e9couvre lui aussi avec surprise les premi\u00e8res planches \u00e0 voile sur les c\u00f4tes Anglaises. Il ne manque pas d\u2019en parler dans la presse et il ne faudra pas longtemps pour que cette information soit capt\u00e9e par les fabricants de planche europ\u00e9ens, ceux qui n'ont pas de licence comme ceux qui l\u2019on et la trouvent trop ch\u00e8re. N\u00e9anmoins, Windsurfing International continue \u00e0 avancer, le sport gagne chaque jour du terrain, les planche se vendent tr\u00e8s bien, les royalties rentrent, mais ils augmentent en nombre et en qualit\u00e9 ceux qui souhaiteraient voir le tiroir-caisse de Hoyle Schweitzer ferm\u00e9 pour de bon.<\/p><p><!--nextpage--><\/p><h3>Le gros couac des jeux olympiques et irruption de la g\u00e9opolitique<\/h3><p>Un des couacs les plus significatifs qui annonce le d\u00e9clin de Winsurfing International viendra tr\u00e8s exactement \u00e0 l\u2019occasion de ce qui aurait du \u00eatre son triomphe. La planche \u00e0 voile devient discipline olympique pour les jeux de 1984 (les femmes devront attendre Barcelone en 92). Le comit\u00e9 olympique a accept\u00e9 d\u2019introniser ce sport pourtant tr\u00e8s nouveau \u00e0 cause de sa croissance spectaculaire et de sa popularit\u00e9 remarquable. Hoyle Schweitzer n\u2019est pas \u00e9tranger \u00e0 ce succ\u00e8s. Il \u00e9tait le chef d\u2019orchestre du lobby et c\u2019est lui qui a le plus contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement des bases pr\u00e9alables comme les comp\u00e9titions et les structures f\u00e9d\u00e9rales. Ce devait donc \u00eatre le jour de gloire pour Hoyle. Qui plus est, les jeux ont lieu \u00e0 Los Angeles, le territoire m\u00eame de Windsurfing International. Mais Hoyle a pouss\u00e9 le bouchon trop loin. Il veut utiliser le comit\u00e9 olympique pour consolider sa position d\u2019exclusivit\u00e9 sur le sport. Il essaie de faire passer en force un r\u00e8glement qui exclurait tout concurrent navigant sur une planche qui ne serait pas estampill\u00e9e Windsurf International. C\u2019est qu\u2019en fait il y a des pays o\u00f9 le brevet US3487800, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 \u00e9tendu, d\u2019autres ou l\u2019extension du brevet est enlis\u00e9e dans une proc\u00e9dure, d\u2019autres o\u00f9 le m\u00eame brevet est contest\u00e9, d\u2019autres enfin o\u00f9 des \u00ab\u00a0contrefacteurs\u00a0\u00bb sont en cours de proc\u00e8s avec Hoyle. En 1984, le mythe des jeux olympiques amateurs et non mercantiles ne s\u2019\u00e9tait pas encore compl\u00e8tement dissous dans les anabolisants et le Cola. Le coup de force tent\u00e9 par Hoyle d\u00e9clenche une bronca. Les journalistes lynchent Hoyle, les politiques en font une affaire d\u2019\u00e9tat. Sous l\u2019orage le comit\u00e9 olympique bricole une solution sans risque qui finalement \u00e9carte un peu Windsurf international. Juste avant la c\u00e9r\u00e9monie d\u2019ouverture des jeux de Los Angeles, les Schweitzer ont organis\u00e9 dans une marina voisine une grande r\u00e9ception pour rassembler autour d\u2019eux tout le petit monde de la planche \u00e0 voile. L\u2019\u00e9v\u00e9nement tourne mal, c\u2019est un grand flop m\u00e9diatique, la soir\u00e9e est litt\u00e9ralement boycott\u00e9e. L\u2019homme des royalties devient soudainement peu fr\u00e9quentable.<\/p><p>La cons\u00e9quence principale de cet incident est que le conflit entre Windsurfing International et certains industriels est pass\u00e9 au niveau politique. La ponction financi\u00e8re des royalties devient un enjeu qui oppose les USA et le reste du monde, dans ce cas pr\u00e9cis essentiellement les Europ\u00e9ens.<\/p><p><!--nextpage--><\/p><h3>Haro juridique sur Windsurfing International<\/h3><p>Le premier pays \u00e0 faire un gros trou dans la ligne de d\u00e9fense juridique de Windsurfing est l\u2019Angleterre. Le brevet est y contest\u00e9 et l\u2019affaire passe en jugement devant un juge en perruque. Bien s\u00fbr les documents d\u00e9taillant l\u2019art ant\u00e9rieur de Darby sont mis au dossier. Mieux encore Peter Chilvers est appel\u00e9 \u00e0 t\u00e9moigner. Puisque Peter n\u2019a rien qui soit \u00e9crit il fait citer un t\u00e9moin\u00a0: sa propre m\u00e8re. On rapporte que le juge se serait laiss\u00e9 all\u00e9 \u00e0 une de ces petites phrases qui finissent dans les annales\u00a0:\u00a0An Englishman's mother can always be believed[9]. Donc la m\u00e8re de Peter et les d\u00e9fendants ont \u00e9t\u00e9 entendus, Hoyle se retrouve d\u00e9bout\u00e9. Le brevet de Jim et Hoyle en Angleterre passe donc \u00e0 la trappe, quiconque peut donc fabriquer et vendre des planches \u00e0 voile dans ce pays sans payer de droits \u00e0 Hoyle Schweitzer. Je ne sais pas qui fut derri\u00e8re ce proc\u00e8s, qui a convaincu Peter de t\u00e9moigner, qui \u00e0 pay\u00e9 les bons avocats pour qu\u2019ils montent le dossier, mais je ne prends pas beaucoup de risque de suspecter un des grands fabricants de planche \u00e0 voile Europ\u00e9ens, voire m\u00eame un consortium d\u2019entre eux. Pour la petite histoire, peu de temps apr\u00e8s, Peter Chilvers quittera son job chez Lotus et deviendra patron d\u2019un grand centre de planche \u00e0 voile sur la Tamise en aval de Londres. Le \u00ab\u00a0un peu moins jeune\u00a0\u00bb Peter est donc revenu \u00e0 ses anciennes amours sur un tapis rouge.<\/p><p>On verra plus tard que finalement le brevet de Jim et Hoyle a \u00e9t\u00e9 en fait plut\u00f4t mal ficel\u00e9. Dans le document qui d\u00e9finit la part inventive des auteurs de Windsurf International le flotteur est moins bien prot\u00e9g\u00e9 que le gr\u00e9ement. Hoyle essaye de compenser la faiblesse qui se fait jour dans ses documents de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle en faisant signer des contrats de licence qui s\u2019\u00e9tendent au del\u00e0 de ce qui est solidement couvert par le brevet. Plusieurs fabricants s\u2019insinuent \u00e0 travers ce lacis l\u00e9gal et fabriquent des planches seules. Ceci induit la naissance d\u2019un march\u00e9 de composants pour planches \u00e0 voile o\u00f9 la situation l\u00e9gale est inextricable. Sentant la position juridique de Hoyle s\u2019affaiblir, plusieurs compagnies se risquent m\u00eame \u00e0 fabriquer des planches \u00e0 voile sans prendre de licence aupr\u00e8s de Windsurfing International. La plus hardie de ces Soci\u00e9t\u00e9s est Mistral, une soci\u00e9t\u00e9 Suisse. Elle poussera le culot jusqu\u2019\u00e0 vendre aux USA. Bien s\u00fbr, Hoyle tra\u00eene Mistral en justice tr\u00e8s rapidement. C\u2019est aux USA que va se passer la bataille d\u00e9cisive. C\u2019est normalement une position faible pour une Soci\u00e9t\u00e9 \u00e9trang\u00e8re que de passer en jugement contre une compagnie locale qui poss\u00e8de un brevet d\u00fbment attribu\u00e9 par l\u2019administration indig\u00e8ne. Mais des supports politiques viennent de toute l\u2019Europe et Mistral engage \u00e0 son service un expert tr\u00e8s convaincu. C\u2019est Newman Darby en personne qui va se multiplier pour d\u00e9fendre son invention contre le vil usurpateur. La bataille juridique sera rude, les coups pleuvent, et si \u00e0 la fin du proc\u00e8s Hoyle n\u2019est pas KO, on peut dire qu\u2019il perd par arr\u00eat de l\u2019arbitre. La cour d\u00e9cide qu\u2019effectivement le brevet de Jim et Hoyle, bien qu\u2019il contienne certain \u00e9l\u00e9ments innovants, n\u2019est pas valide en l\u2019\u00e9tat. Le juge suspend donc le brevet Am\u00e9ricain, mais elle autorise Windsurfing International \u00e0 r\u00e9\u00e9crire une nouvelle version du brevet dont les revendications seront strictement contr\u00f4l\u00e9es en tenant compte cette fois de l\u2019existence d\u2019un art ant\u00e9rieur. Le brevet sera r\u00e9\u00e9crit. Quand il est accept\u00e9, nous sommes en 1983 et le nouveau brevet[10] n\u2019aura plus que 5 ans \u00e0 vivre, qui plus est il ne lui restera plus grand chose de substantiel pour justifier de solides royalties.<\/\np><p>Le d\u00e9gringolade continue pour Windsurfing International, pratiquement tous les pays d\u2019Europe les uns apr\u00e8s les autres font passer \u00e0 la trappe le fameux brevet. Le plus grand march\u00e9, celui d\u2019Europe, devient libre. Pire encore, les fabricants Europ\u00e9ens ceux qui ont respect\u00e9 et pay\u00e9 la licence de Windsurfing International et ceux qui ont \u00e9t\u00e9 priv\u00e9 de l\u2019acc\u00e8s au march\u00e9 se sentent tous l\u00e9s\u00e9s et font appel \u00e0 l\u2019arbitrage de la CEE. Finalement Windsurf International sera condamn\u00e9 \u00e0 une lourde amende pour avoir d\u2019une mani\u00e8re indue (parce que fond\u00e9e sur un brevet qui s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 invalide) cr\u00e9\u00e9 obstacle au principe essentiel de la libre concurrence dans la communaut\u00e9.<\/p><p>Alors qu\u2019il perd son unique brevet, le business model de Hoyle Schweitzer ne tient plus. Dans le milieu des ann\u00e9es 80, Hoyle fait sa sortie, vend ce qui peut encore l\u2019\u00eatre et se retire du business des sports nautiques. Bien s\u00fbr il accumul\u00e9 une fortune pendant les ann\u00e9es glorieuses. Le magot a \u00e9t\u00e9 s\u00e9rieusement \u00e9corn\u00e9 par la multitude des proc\u00e8s mais il lui en reste assez pour sa retraite. Il va pratiquement s\u2019effacer de la sc\u00e8ne publique. Il ira s\u2019installer \u00e0 Hawaii et il contribuera au d\u00e9veloppement du Winsurfing acrobatique qui se fait sur les vagues g\u00e9antes d\u2019Hawaii.<\/p><p><!--nextpage--><\/p><h3>Les faiblesses du fameux brevet ou le\u00e7on de modestie pour les inventeurs<\/h3><p>Les actions de justice autour du brevet de Jim et Hoyle ont \u00e9t\u00e9 la source de d\u00e9bats passionn\u00e9s et de r\u00e9flexions pertinentes sur plusieurs aspects de la Propri\u00e9t\u00e9 Intellectuelle. Les d\u00e9cisions de justice ont cr\u00e9es tout une s\u00e9rie d\u2019\u00e9l\u00e9ments de jurisprudence. Windsurfing est tr\u00e8s souvent cit\u00e9 dans les attendus de jugement en mati\u00e8re de brevet ou de contrat de licence. N\u00e9anmoins, tout ceci reste affaire de sp\u00e9cialiste du droit de la Propri\u00e9t\u00e9 Intellectuelle.<\/p><p>Pour les inventeurs potentiels, Windsurfing est aussi devenu un cas d\u2019\u00e9cole qui illustre fort bien certains aspects subtils mais extr\u00eamement importants de l\u2019expression m\u00eame d\u2019une invention. Bien que ceci soit trop souvent pr\u00e9sent\u00e9 comme un puzzle conceptuel doubl\u00e9 d'un jargon \u00a0obscur l\u2019affaire reste assez simple et prend racine dans l\u2019\u00e9nonc\u00e9 m\u00eame de l'invention.<\/p><p>En pr\u00e9ambule je dirais que, de mon exp\u00e9rience personnelle, le plus difficile au moment d\u2019une invention est de savoir exactement ce qu\u2019on a invent\u00e9. C\u2019est l\u00e0 une affirmation paradoxale mais tr\u00e8s r\u00e9elle. Rappelons que les ingr\u00e9dients de base de la brevetabilit\u00e9 d\u2019une invention sont nouveaut\u00e9 et utilit\u00e9. Le bouillonnement qu\u2019est l\u2019instant inventif n\u2019est pas propice \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un dossier solide d\u00e9lin\u00e9ant \u00e0 travers ce magma d\u2019id\u00e9es et d\u2019incertitudes ce qui est nouveau et ce \u00e0 quoi cela peut servir. Il y a, \u00e0 ce moment, une connaissance insuffisante de l\u2019art ant\u00e9rieur\u00a0: quelles autres m\u00e9thodes ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9es ou sugg\u00e9r\u00e9es pour fournir le m\u00eame service\u00a0?\u00a0 N\u2019a-t-on pas d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9 ou sugg\u00e9r\u00e9 cette id\u00e9e soit disant nouvelle dans d\u2019autres domaines d\u2019application\u00a0? Il est clair que les inventeurs de la planche \u00e0 voile ont superbement ignor\u00e9 l\u2019existence d\u2019un art ant\u00e9rieur. Les r\u00e9sultats ant\u00e9rieurs de Darby \u00e9taient certes difficiles \u00e0 d\u00e9nicher mais le fait que la planche \u00e0 voile soit un concept simple et relativement facile \u00e0 bricoler aurait du rendre ses inventeurs circonspects. Le th\u00e8me de l\u2019utilit\u00e9 est encore plus difficile \u00e0 cerner. A la naissance d\u2019une invention son march\u00e9 n\u2019est que sp\u00e9culatif, et les applications de l\u2019invention ne sont que les projections de l\u2019imagination de l\u2019inventeur et de son entourage. Elles sont innombrables les inventions qui devaient s\u2019appliquer \u00e0 tel usage et qui ont finalement connus le succ\u00e8s dans un tout autre domaine. L\u2019adh\u00e9sif du Post-It \u00e0 \u00e9t\u00e9 d\u2019abord utilis\u00e9 pour tenir les partitions de musique, la fermeture \u00e9clair pour fermer les bottillons, l\u2019h\u00e9lice \u00e0 air pour pousser les dirigeables. Une invention cr\u00e9e un potentiel d\u2019utilisation dont on ne per\u00e7oit que rarement tous les contours. Les sp\u00e9cialistes brevet connaissent bien cette difficult\u00e9, aussi, quand ils r\u00e9digent un texte de brevet, ils font de grands efforts pour couvrir l\u2019\u00e9ventail d\u2019applications le plus large possible. C\u2019est un exercice n\u00e9cessaire mais plein de risques. En effet en revendiquant un domaine inventif large on augmente le risque qu\u2019une invention ant\u00e9rieure inconnue soit d\u00e9j\u00e0 dans ce domaine, cach\u00e9e dans la jungle de l'art ant\u00e9rieur. Si au moment de l\u2019examen ou m\u00eame pendant l\u2019exploitation de l\u2019exclusivit\u00e9 l\u2019art ant\u00e9rieur est d\u00e9couvert, l\u2019invention devient une imposture puisqu\u2019on vient de trouver une preuve flagrante que ce vous revendiquez a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 invent\u00e9\u00a0!<\/p><p>Prenons un exemple fantaisiste. Vous venez d\u2019inventer la bicyclette. Dans l\u2019ivresse de l\u2019exaltation inventive vous pressentez que l\u2019art de se mouvoir en \u00e9quilibre sur deux roues ouvre de multiples applications. Bien sur vous avez le v\u00e9lo en t\u00eate mais vous \u00eates convaincu qu\u2019il y a l\u00e0 un concept plus g\u00e9n\u00e9ral. Donc vous brevetez un v\u00e9hicule portant au moins une personne muni de deux roues plac\u00e9es l\u2019une derri\u00e8re l\u2019autre par rapport au sens du mouvement, la roue frontale pouvant pivoter selon un axe dans le plan des roues (cet axe \u00e9tant sensiblement pench\u00e9 vers l\u2019arri\u00e8re), ce pivotement permettant de diriger l\u2019objet. En fait vous \u00eates un brillant expert en cin\u00e9matique et vous avez compris que cet axe pench\u00e9 est le seul moyen de rendre l\u2019objet stable quand il avance. Vous voil\u00e0 triomphant, fier d\u2019avoir annex\u00e9 une propri\u00e9t\u00e9 enviable (quoique temporaire) dans l\u2019univers convoit\u00e9 des id\u00e9es nouvelles. Vous investissez, travaillez dur, signez des contrats, faites des plans sur la com\u00e8te. Mais un jour... patatras, fait surface l\u2019histoire d\u2019un gamin intr\u00e9pide des rues de San Francisco qui pour battre de vitesse les caisses \u00e0 savon de ses copains s\u2019est bricol\u00e9 ce qu\u2019on appellera plus tard une trottinette. Ce jour l\u00e0 vous \u00eates cuit et recuit. Le gamin n\u2019est pas un th\u00e9oricien de la m\u00e9canique mais il a fait avant vous un objet qui est pile au milieu de l\u2019espace que vous avez revendiqu\u00e9\u00a0; prouvant par la m\u00eame que vous n\u2019\u00eates pas un authentique inventeur, mais plut\u00f4t le propri\u00e9taire indu de cette parcelle du monde des id\u00e9es que vous avez vous m\u00eame d\u00e9limit\u00e9. Vos comp\u00e9titeurs seront trop contents de transformer le gamin en h\u00e9ros et en t\u00e9moin au prochain proc\u00e8s. Vous avez \u00e9t\u00e9 trop gourmand en \u00e9non\u00e7ant votre invention.<\/p><p>Il aurait fallu revendiquer le v\u00e9lo seulement, resserrant vos ambitions \u00e0 un v\u00e9hicule avec une si\u00e8ge voire, si vous \u00eates vraiment g\u00e9nial, un p\u00e9dalier et des freins. Plus l\u2019espace que vous revendiquez est \u00e9troit et pr\u00e9cis, moins il y a de chance qu\u2019un OVNI vous tombe dessus. Vous allez me r\u00e9torquer que si au moment de l\u2019invention vous aviez en t\u00eate une trottinette et revendiquez l\u2019objet comme tel vous perdez d\u2019embl\u00e9e la chance d\u2019englober la bicyclette dans votre espace inventif. C\u2019est le dilemme du pari\u00a0: gros b\u00e9n\u00e9fices potentiels, gros risques sous jacents. Enoncer son invention, d\u00e9crire le contenu inventif, couvrir un espace d\u2019application implique donc un choix subtil balan\u00e7ant le risque et l\u2019ambition.<\/p><p>Jim Drake et Hoyle Schweitzer ont commit un p\u00e9ch\u00e9 d\u2019orgueil le jour ils ont \u00e9nonc\u00e9 leur invention[11]. Leur brevet est con\u00e7u comme s\u2019appliquant \u00e0 tout appareil (de transport) se mouvant avec le vent. Ca n\u2019est que dans les revendications annexes que le texte pr\u00e9cise qu\u2019il peut s\u2019agir d\u2019une embarcation possiblement munie de stabilisateur et de d\u00e9rive. Le type d\u2019embarcation n\u2019est pas pr\u00e9cis\u00e9. Jim a admis bien plus tard que dans l\u2019ivresse de l\u2019invention ils ont r\u00eav\u00e9 de toutes sortes d\u2019engins, tra\u00eeneaux, wagonnets, chariots, etc\u2026 Ces r\u00eaves ambitieux sont apparents dans l\u2019\u00e9nonc\u00e9 de l\u2019invention telle qu\u2019il appara\u00eet dans le brevet US3487800. Erreur fatale\u00a0! Si Jim et Hoyle avaient eu un peu plus les\npieds sur terre ils auraient restreint leur ambition au magnifique march\u00e9 qu\u2019ils avaient sous le nez. Ils auraient d\u00fb breveter une bonne vieille planche \u00e0 voile fond\u00e9 sur un flotteur inspir\u00e9 du surf et de pr\u00e9f\u00e9rence en polym\u00e8re. Dans cette hypoth\u00e8se, jamais les essais ant\u00e9rieurs de Peter Chilvers et de Newman Darby n\u2019auraient pr\u00e9sent\u00e9 un danger s\u00e9rieux pour le parcours d\u2019innovation de Windsurfing International. Chilvers et Darby avaient invent\u00e9 quelque chose qui ressemblait plut\u00f4t \u00e0 un ponton \u00e0 voile, pas vraiment la planche \u00e0 voile\u00a0! Donc prudence si un jour vous concevez ou vous \u00e9valuez une invention. L\u2019ambition est dangereuse. Il y a certes des strat\u00e9gies qui r\u00e9duisent la difficult\u00e9 du dilemme ambition\/risque, en particulier celle qui consiste \u00e0 prendre plusieurs brevets. Mais les brevets sont chers, et pour une start-up comme Windsurfing, il \u00e9tait raisonnable de se contenter d\u2019un seul brevet, encore eut-il fallu qu\u2019il soit solide.<\/p><p>C\u2019est facile d\u2019\u00eatre malin avec trente ans de recul, me direz-vous. En effet, dans le feu des premiers jours ce choix est extr\u00eamement difficile. Y a-t-il des r\u00e8gles qui peuvent aider\u00a0? Oui, mais elles restent vagues et pas toujours faciles d\u2019emploi. La premi\u00e8re r\u00e8gle, la plus imp\u00e9rative, c\u2019est de faire un maximum d\u2019effort pour conna\u00eetre le contexte inventif, qui recouvre \u00e0 la fois l\u2019art ant\u00e9rieur (et les technologies lat\u00e9rales) et le ou les march\u00e9s cibles. Mieux on conna\u00eet le contexte, plus on peut pousser l\u2019ambition de son projet inventif. Si le contexte est mal connu (et c\u2019\u00e9tait le cas pour Jim et Hoyle), il est pr\u00e9f\u00e9rable d\u2019avoir une strat\u00e9gie confin\u00e9e \u00e0 ce que l\u2019on conna\u00eet bien et il prudent de ne pas c\u00e9der \u00e0 la tentation de breveter large et ambitieux. La deuxi\u00e8me r\u00e8gle est de ne pas jouer \u00e0 la roulette Russe avec les brevets qui conditionnent la vie m\u00eame d\u2019un projet d\u2019innovation. Elle est bien faible la probabilit\u00e9 qu\u2019une invention ai soudain un champ d\u2019application insoup\u00e7onn\u00e9e qui, de plus, se d\u00e9veloppe en moins de 20 ans et qui enfin soit exploitable par une start-up occup\u00e9e \u00e0 gagner une petite place sur un march\u00e9 bien pr\u00e9cis. L\u2019enjeu ne vaut pas le risque d\u2019affaiblir un brevet pivot. La troisi\u00e8me r\u00e8gle est qu\u2019une entreprise ne sait en g\u00e9n\u00e9ral vendre et licencier que dans son domaine technique. Si vous lancez un projet d\u2019entreprise innovante dans le domaine de la bureautique, il est inutilement dangereux d\u2019\u00e9tendre vos ambition de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle dans des domaines diff\u00e9rents comme le spatial ou le m\u00e9dical. M\u00eame si vous \u00eates un g\u00e9nial inventeur vous ne saurez pas convaincre dans des mondes industriels qui vous sont \u00e9trangers.<\/p><p><!--nextpage--><\/p><h3>Qui a cr\u00e9\u00e9 de la valeur\u00a0?<\/h3><p>Des trois groupes inventeurs ind\u00e9pendants de la planche \u00e0 voile, seul les Californiens ont conduit la phase d\u2019innovation au succ\u00e8s. En effet beaucoup de valeur a \u00e9t\u00e9 finalement cr\u00e9e, beaucoup de gens ont pris du plaisir \u00e0 naviguer sur l\u2019engin, les clients ont \u00e9t\u00e9 satisfaits et ceux qui ont d\u00e9velopp\u00e9s et fournis ce produit ont \u00e9t\u00e9 justement r\u00e9tribu\u00e9s. Si Peter Chilvers a cr\u00e9e un petit peu de valeur, il l\u2019a gard\u00e9 pour lui. Newman Darby a tent\u00e9 d\u2019aller plus loin mais, faute d\u2019avoir mis au point son invention et faute d\u2019avoir \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 adress\u00e9 le bon march\u00e9, il a perdu ses investissements donc, au moins pour ses actionnaires, non seulement il n\u2019a pas cr\u00e9\u00e9 de la valeur, mais il en a br\u00fbl\u00e9. La raison du succ\u00e8s des Californiens est \u00e9vidente et c\u2019est l\u00e0 la principale morale de l\u2019histoire, ce sont eux qui ont projet\u00e9e l\u2019invention sur le bon march\u00e9. Une invention, m\u00eame bonne, qui dans sa phase d\u2019innovation, ne s\u2019appuie pas vite sur un march\u00e9 solide n\u2019a aucune chance de se d\u00e9velopper harmonieusement. La bonne approche pour la planche \u00e0 voile \u00e9tait d\u2019utiliser les surfeurs comme marchepied, tant pour la technologie que pour le marketing. Le succ\u00e8s tient aussi au fait que Jim Drake \u00e9tait un bon concepteur. Mais plus encore il tient au fait que Hoyle Schweitzer \u00e9tait un bon innovateur. En effet il s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 capable de cr\u00e9er le contexte favorable pour l\u2019acceptation et la diffusion de la nouveaut\u00e9. Il a certes vu son image se ternir quand il bataillait si fort pour ses royalties. Malheur aux vaincus, ses droits de propri\u00e9t\u00e9s intellectuelles n\u2019\u00e9taient pas aussi solides qu\u2019il le souhaitait. Pour ma part je donnerais le carton jaune \u00e0 l\u2019expert brevet qui a aid\u00e9 nos Californiens \u00e0 \u00e9crire leurs revendications. En effet la r\u00e9daction du brevet de base est la seule grosse b\u00e9vue dans l\u2019histoire du d\u00e9veloppement de la planche \u00e0 voile par Windsurfing International. Il y a eu d\u2019autres petite fautes, Jim et Hoyle n\u2019ont pas anticip\u00e9 la n\u00e9cessaire n\u00e9gociation entre l\u2019inventeur et l\u2019innovateur sur le partage de la valeur cr\u00e9e, Hoyle \u00e0 la fin de la course n\u2019a pas pr\u00e9par\u00e9 la relance de sa compagnie avec de nouvelles innovations, il s\u2019est content\u00e9 de traire l\u2019invention de base jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement. Ce faisant, il a certes th\u00e9sauris\u00e9 assez pour vivre une retraite dor\u00e9e, mais il n\u2019a pas saisi l\u2019occasion pour cr\u00e9er une valeur industrielle durable<\/p><p><!--nextpage--><\/p><h3>De la qu\u00eate de la gloire pour les inventeurs<\/h3><p>Aujourd\u2019hui la planche \u00e0 voile fait parti du domaine public. Apres une p\u00e9riode de croissance exceptionnelle, ce sport entame le XXI\u00e8me si\u00e8cle avec une p\u00e9riode de doute et de d\u00e9saffection. Le sport a \u00e9t\u00e9 confisqu\u00e9 par les sp\u00e9cialistes de l\u2019extr\u00eame, les planches sont aujourd\u2019hui tr\u00e8s courtes, elles coulent si le vent ne les pousse pas assez fort. Ce sont des formules 1 difficile \u00e0 tenir qui \u00e9cartent le grand public de ce sport. La surench\u00e8re de l\u2019extr\u00eame s\u2019oriente vers le kite-surf. C\u2019est une \u00e9volution qu\u2019ont connu beaucoup de sports (canotage, v\u00e9lo, ski alpin, etc..). Le grand public s\u2019est donc \u00e9loign\u00e9 de la planche \u00e0 voile. Le sport est aujourd\u2019hui contest\u00e9 comme sport olympique. C\u2019est le grand cycle de vie des produits \u00ab\u00a0sport et loisirs\u00a0\u00bb. Le jetski, \u00e0 grand renfort de p\u00e9tarades frimeuses, vient au bord des plages prendre la place de la bonne vieille planche.<\/p>[caption id=\"attachment_2566\" align=\"alignleft\" width=\"166\"]<a href=\"http:\/\/open-organization.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/planche-\u00e0-voile-5.png\"><img class=\"size-full wp-image-2566\" src=\"http:\/\/open-organization.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/planche-\u00e0-voile-5.png\" alt=\"Une Jangada (Nordeste du Br\u00e9sil)\" width=\"166\" height=\"193\" \/><\/a> Une Jangada (Nordeste du Br\u00e9sil)[\/caption]<p>Reste donc le \u00ab\u00a0Hall of Fame\u00a0\u00bb c\u00e9l\u00e9brant la gloire des inventeurs. C\u2019est un peu la foire d\u2019empoigne entre Peter, Newman et Jim dans ce domaine. La gloire est souvent un d\u00e9bat pour nationalistes ou autres d\u00e9fenseurs de chapelle. Aujourd\u2019hui la gloire qui n\u2019est gu\u00e8re qu\u2019un bon oreiller pour l\u2019\u00e9go, peut \u00eatre un peu rentabilis\u00e9e. Nos trois inventeurs ont a fait l\u2019exp\u00e9rience quand, apr\u00e8s leur retraite, ils ont \u00e9t\u00e9 engag\u00e9s comme consultants par des fabricants de planche, ou invit\u00e9s \u00e0 prendre le parole \u00e0 l\u2019occasion de divers \u00e9v\u00e9nements.<\/p><p>Qui a invent\u00e9 la planche \u00e0 voile\u00a0? De mon opinion c\u2019est clairement Jim Drake et personne d\u2019autre qui a invent\u00e9 le produit \u00ab\u00a0planche \u00e0 voile\u00a0\u00bb celui l\u00e0 qui a eu un immense succ\u00e8s commercial, celui l\u00e0 m\u00eame qui a cr\u00e9\u00e9 de la valeur. Vous l\u2019avez compris, une invention qui n\u2019est pas mise en co\u00efncidence avec un bassin de client\u00e8le dispos\u00e9 \u00e0 la soutenir n\u2019est qu\u2019un exercice de style un peu vain. Mais revenons \u00e0 la gloire du premier inventeur, celui qui le premier s\u2019est tenu debout sur un objet flottant et l\u2019a fait avancer en orientant un voile par la force des bras. Normalement c\u2019est Chilvers, sur la foi d\u2019un seul t\u00e9moin\u00a0: sa m\u00e8re. On peut en d\u00e9battre, mais quelle est l\u2019importance de ce d\u00e9bat\u00a0? Je vais m\u2019amuser \u00e0 diluer tout cela dans un brouillard de doute. Il y a bien longtemps, pr\u00e9cis\u00e9ment quand Jim et Hoyle faisaient leurs premiers ronds dans l\u2019eau, j\u2019\u00e9tais\npour quelque temps sur la c\u00f4te Nord du Br\u00e9sil. L\u00e0 les p\u00e9cheurs locaux utilisent une embarcation traditionnelle unique, la \u00ab\u00a0jangada\u00a0\u00bb. C\u2019est un radeau profil\u00e9 fait de quelques troncs de balsa. Il est muni d\u2019une voile, d\u2019une rame gouvernail et, curieusement, souvent d\u2019un banc-si\u00e8ge \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. Les p\u00eacheurs s\u2019y tiennent debout ou assis, ils partent tr\u00e8s loin en mer avec de tels esquifs. Quand ils vont par vent de travers, souvent les p\u00eacheurs tiennent la b\u00f4me de leur jangada par la main. Les jangadas existent depuis le XVI\u00e8me si\u00e8cle. En fl\u00e2nant au bord des lagunes du Nordeste, j\u2019ai vu souvent des enfants jouer les apprentis marins avec soit de petites jangadas visiblement destin\u00e9es \u00e0 l\u2019apprentissage des enfants, soit de vieilles jangadas devenues impropres \u00e0 la haute mer. Qui peut dire qu\u2019un jour un gamin n\u2019a pas continu\u00e9 \u00e0 jouer avec un voile d\u00e9plant\u00e9e de son radeau en calant la base du mat dans son trou et tenant la voile par la force des bras\u00a0? Le pas inventif pour faire cela est minime, il ne demande aucun d\u00e9veloppement technique. Je parie que cela a du arriver, et plut\u00f4t deux fois qu\u2019une, quelque part entre Natal et Salvador de Bahia. Bien s\u00fbr, il n\u2019y aura ni preuve ni contre preuve. Les inventions des enfants p\u00eacheurs du Nordeste ne font pas partis de l\u2019histoire. Mon seul propos \u00e9tait ici de jeter un peu d\u2019eau froide sur cette fr\u00e9n\u00e9sie qui veut qu\u2019un homme tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment soit l\u2019unique inventeur de quoique ce soit.<\/p><p>De toute fa\u00e7on la morale r\u00e9currente de toutes ces histoires est qu\u2019une invention qui n\u2019est pas suivi d\u2019un processus d\u2019innovation n\u2019a pas plus d\u2019importance qu\u2019un livre qui n\u2019est pas lu ou qu\u2019une chanson qui n\u2019est jamais chant\u00e9e.<\/p><p><!--nextpage--><\/p><h3>Notes de bas page<\/h3><p>[1] Il a d\u2019autres types de circonstances favorables \u00e0 la prolif\u00e9ration d\u2019invention. Pour cr\u00e9er un tel contexte, il suffit qu\u2019un de param\u00e8tres qui d\u00e9terminent l\u2019optimisation fonctionnelle d\u2019une classe de produit soit significativement modifi\u00e9. Dans le cas de la planche \u00e0 voile, c\u2019\u00e9tait l\u2019apparition d\u2019un nouveau mode de vie. Un des cas les plus fr\u00e9quents est l\u2019apparition et la disponibilit\u00e9 d\u2019un moyen technique nouveau. Un des cas les plus spectaculaires a \u00e9t\u00e9 la mise \u00e0 la disposition de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 dans tous les foyers (d\u00e9but du XXi\u00e8me). Il y a eu aussi l\u2019apparition de polym\u00e8res. Quelquefois le d\u00e9clenchement vient d\u2019une modification du contexte r\u00e9glementaire ou fiscal. Aujourd\u2019hui l\u2019apparition d\u2019Internet a cr\u00e9e chez les investisseurs une anticipation de cette avalanche d\u2019inventions, puis d\u2019innovations. C\u2019\u00e9tait autour de 2000, l\u2019anticipation a tourn\u00e9 en surchauffe sp\u00e9culative et s\u2019est termin\u00e9 en crash. Il n\u2019emp\u00eache qu\u2019\u00e0 terme Internet sera certainement le th\u00e9\u00e2tre de bien des innovations. Elles appara\u00eetront comme une avalanche aux yeux d'un historien de la fin de XXIi\u00e8me si\u00e8cle mais en fait elles vont se d\u00e9velopper sur plusieurs d\u00e9cades. En mati\u00e8re d\u2019innovation les sp\u00e9culateurs oublient trop souvent que l\u2019homme et sa soci\u00e9t\u00e9 mettent du temps \u00e0 s\u2019adapter au changement et que ceci se fait par un processus d\u2019essais-erreurs qui finalement prend du temps.<\/p><p>[2] il est rappel\u00e9 ici que selon une loi sp\u00e9cifique aux USA l\u2019inventeur disposait alors d\u2019un d\u00e9lai de gr\u00e2ce d\u2019un an avant de d\u00e9poser un brevet. Pendant cette p\u00e9riode il peut divulguer voire commercialiser son invention.<\/p><p>[3] Aujourd\u2019hui les frais de d\u00e9p\u00f4t d\u2019un brevet simple limit\u00e9 aux USA sont\u00a0de l\u2019ordre de 30000$. Il faut doubler la somme pour passe au niveau international. Les co\u00fbts s\u2019envolent ensuite quand apr\u00e8s examen il s\u2019agit d\u2019enregistrer et d\u2019\u00e9tendre vers l\u2019\u00e9tranger.<\/p><p>[4] On se souviendra que Hewlett Pakard a vu le jour dans un petit garage de Palo Alto. Le modeste \u00e9difice est aujourd\u2019hui l\u2019objet d\u2019un effort de conservation de la part de HP\u00a0: effort m\u00e9ritoire dans une Californie o\u00f9 traditionnellement les maisons ne vivent gu\u00e8re plus longtemps que les mariages ou les jobs. Stephen Wozniak et Steve Jobs ont fait, 40 ans plus tard, un remake du film en faisant d\u00e9marrer Apple dans un garage de Los Altos. Le mythe du garage est un mythe fort, tr\u00e8s symbolique de la d\u00e9marche d\u2019innovation. Il est si porteur qu\u2019un groupe de capital-risque de Silicon Valley a pris le nom de Garage Technology Ventures.<\/p><p>[5] Brevet Am\u00e9ricain US-3487800 d\u00e9livr\u00e9 le 6 Janvier 1970.<\/p><p>[6]\u00a0 L\u2019inventeur a du mal \u00e0 se d\u00e9tacher d\u2019un sentiment de propri\u00e9t\u00e9 de l\u2019invention\u00a0; c\u2019est son enfant, donc elle lui appartient. Chaque fois qu\u2019il voit le produit il y voit l\u2019invention. Ce qu\u2019il voit c\u2019est que sans son apport ce produit n\u2019existerait pas. Il y a une relation \u00e9motionnelle et irrationnelle entre l\u2019auteur et ce qu\u2019il pense avoir cr\u00e9e.\u00a0 En revanche on peut voir l\u2019innovateur comme un entrepreneur qui se sp\u00e9cialise dans des projets tr\u00e8s risqu\u00e9s. Il prend une invention et essaye de la transformer en produit. L\u2019op\u00e9ration exige des efforts complexes et co-ordonn\u00e9s. Il demande aussi \u00e9norm\u00e9ment d\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 dans les domaines du marketing, du business model, voire des modes de financement. Quand il voit le produit final, notre innovateur voit en lui tous ses efforts et ceux de ses investisseurs. Tout cela, bien s\u00fbr, exige un retour tr\u00e8s l\u00e9gitime, ceci d\u2019autant plus qu\u2019il y a un risque d\u2019\u00e9chec consid\u00e9rable attach\u00e9 \u00e0 tout processus d\u2019innovation. Il faut donc payer avec un coup gagnant beaucoup de coups qui ont fait long feu.<\/p><p>D\u00e9j\u00e0 dans l\u2019absolu la confrontation de ces deux points de vue est charg\u00e9e d\u2019un potentiel conflictuel. Il y a un facteur aggravant\u00a0: au moment m\u00eame ou il faut prendre des d\u00e9cisions souvent irr\u00e9versibles sur le partage des b\u00e9n\u00e9fices (si b\u00e9n\u00e9fice il y a), le projet est alors noy\u00e9 dans un oc\u00e9an d\u2019incertitudes. C\u2019est le lot des premi\u00e8res phases de l\u2019innovation\u00a0: l\u2019invention va-t-elle vraiment marcher\u00a0?\u00a0; la nouveaut\u00e9 sera \u2013t-elle accept\u00e9e\u00a0?\u00a0; Quel prix les clients seront pr\u00eats \u00e0 mettre\u00a0? Chaque parti va lire avec son biais la boule de cristal, on ne parlera jamais de la m\u00eame chose, on va droit vers le dialogue de sourds.<\/p><p>[7] On rappellera que pour un produit grand public, il est tr\u00e8s heureux d\u2019avoir un petit march\u00e9 test. Les lancements \u00e0 grande \u00e9chelle sont tr\u00e8s risqu\u00e9s. C\u2019est encore mieux quand ce petit march\u00e9 contient beaucoup de leaders d\u2019opinion. C\u2019\u00e9tait le cas pour les surfeurs de Californie.<\/p><p>[8]\u00a0 L\u2019\u00e9tat octroie un brevet. Ce brevet donne au b\u00e9n\u00e9ficiaire l\u2019exclusivit\u00e9 d\u2019exploitation de l\u2019invention, mais l\u2019\u00e9tat n\u2019assure pas les actions de police qui font que ce droit est respect\u00e9. C\u2019est au b\u00e9n\u00e9ficiaire du brevet de faire la police, d\u2019\u00e9tablir un dossier d\u2019accusation solide et d\u2019attaquer en justice les contrefacteurs et ce sera au juge de d\u00e9cider de la peine et du d\u00e9dommagement qui seront prescrits.<\/p><p>[9] La m\u00e8re d\u2019un citoyen Anglais est cr\u00e9dible quoiqu\u2019il arrive.<\/p><p>[10] Le num\u00e9ro du brevet r\u00e9vis\u00e9 est Re.31167, sorti en Mars 1987.<\/p><p>[11] Pour les amateurs de jargon brevet, voici le texte de la revendication n\u00b01 de US3487800\u00a0:<\/p><p><em>Wind propelled apparatus comprising body means adapted to support a user and wind-propulsion means pivotally associated with said body means and adapted to receive wind for motive power for said apparatus, said propulsion means comprising a mast, a joint for mounting said mast on said body means a sail and means for extending laterally from said mast, the position of said propulsion means being controllable by said user, said propulsion means being substantially free from potential restraint in the absence of said user, said joint having a plurality of axes of rotation whereby said sail fre falls along any of a plurality of vertical planes upon release by said user.<\/em><\/p><p>On y trouve seulement le joint universel. Apr\u00e8s la connaissance de l\u2019art ant\u00e9rieur de Chilvers et Darby, les contrefacteurs avaient la partie belle. On ne voi\nt appara\u00eetre un esquif que dans la revendication 6, mais il n\u2019est d\u00e9finit que comme \u00ab\u00a0watercraft\u00a0\u00bb.<\/p>","_et_gb_content_width":"","_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/open-organization.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2548"}],"collection":[{"href":"https:\/\/open-organization.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/open-organization.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/open-organization.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/61"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/open-organization.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2548"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/open-organization.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2548\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/open-organization.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2561"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/open-organization.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2548"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/open-organization.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2548"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/open-organization.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2548"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}